Chapitre 1. Du système des temps aux opérateurs discursifs
1.1. La formulation traditionnelle du problème
Le débat sur le système verbal de l’hébreu biblique commence souvent par une question apparemment simple : que signifient les formes finies qatal, yiqtol, wayyiqtol et weqatal ? Cette formulation a l’avantage d’identifier les quatre formes qui structurent une grande partie de la prose narrative, du discours direct, des textes légaux, prophétiques et poétiques. Mais elle présente aussi une limite : elle suppose que le problème principal serait de trouver, pour chaque forme, une valeur fondamentale unique, stable et transposable à tous les contextes.
La tradition grammaticale montre pourtant que cette valeur unique est difficile à isoler. La diversité terminologique suffit déjà à le signaler. qatal a été décrit comme passé, parfait, accompli, conjugaison suffixale ou perfectif. yiqtol a été décrit comme futur, imparfait, inaccompli, conjugaison préfixale ou imperfectif. wayyiqtol et weqatal, parce qu’ils comportent tous deux un waw préfixé, ont donné lieu à une seconde série de dénominations : waw conversif, consécutif, relatif, de liaison, de service, ou simplement préfixé. Chaque terme n’est pas une simple étiquette ; il implique une théorie de la relation entre forme, temps, aspect, mode et syntaxe.
Dans la terminologie grammaticale, on parle souvent de qatal et de yiqtol; dans le texte, ce sont des patrons comme קָטַל qāṭal ‘il tua’ et יִקְטֹל yiqṭol ‘il tuera / qu’il tue’ qui entrent dans des phrases. Cette différence de niveau est essentielle : le mémoire ne cherche pas seulement à nommer un paradigme, mais à interpréter des occurrences situées.
Dans la formulation classique rappelée par Goldfajn, l’hébreu biblique possède quatre formes principales qui portent, d’une manière ou d’une autre, une information temporelle : qatal, yiqtol, weqatal et wayyiqtol. La question devient alors : que signifient ces quatre formes ? Cook a reformulé cette difficulté en trois problèmes centraux : la distinction entre qatal et yiqtol, la relation entre ces formes et leurs équivalents préfixés par waw, et la distinction entre indicatif et non indicatif.1. Goldfajn pose le problème depuis le rapport entre temps de référence, ordre des mots et narration ; Cook en donne une formulation systématique dans le cadre temps-aspect-mode. Le présent chapitre reprend ces diagnostics pour les déplacer vers la clause.
Ces trois problèmes sont liés, mais ils ne sont pas identiques. Ils concernent respectivement la sémantique des formes de base, la morphosyntaxe des formes avec waw, et le statut modal de certaines formes, en particulier yiqtol, le jussif et weqatal.
Le premier problème est celui de la variété des valeurs exprimées par les formes simples. qatal peut apparaître dans des contextes où la traduction par un passé est naturelle, mais il peut aussi exprimer un état présent, un résultat, une valeur modale, une certitude future ou un souhait. yiqtol, de son côté, peut exprimer un futur, mais aussi une valeur modale, volitive, habituelle, progressive, gnomique, et parfois une valeur prétéritale dans des contextes poétiques ou archaïsants. Il est donc insuffisant de poser une opposition immédiate entre qatal comme passé et yiqtol comme futur.
Le deuxième problème est celui des formes avec waw. Morphologiquement, weqatal ressemble à qatal, et wayyiqtol ressemble à yiqtol. Fonctionnellement, pourtant, la relation paraît souvent croisée : wayyiqtol se comporte fréquemment comme forme narrative passée, tandis que weqatal apparaît dans des contextes futurs, modaux, conditionnels ou instructionnels, donc dans un domaine plus proche de yiqtol. Ce décalage a favorisé l’idée d’un waw qui convertirait la valeur d’une forme en celle de son opposé. Mais cette solution, commode au niveau pédagogique, devient problématique dès qu’on examine les formes dans leur environnement discursif.
Le troisième problème concerne le rapport entre réel et irréel. Les formes yiqtol et jussives sont souvent homonymes, et weqatal peut participer à des chaînes indicatives ou non indicatives. Il n’est donc pas toujours possible de décider à partir de la seule morphologie si une clause affirme un fait, ouvre une projection, formule une obligation ou exprime un souhait. Le contexte syntaxique et discursif devient nécessaire pour interpréter la valeur de la forme.
Ces difficultés expliquent pourquoi le système verbal de l’hébreu biblique a été décrit comme une “énigme”. Mais cette énigme ne doit pas être comprise comme une simple absence de règle. Au contraire, les formes sont fortement structurées ; elles ne se distribuent pas au hasard. La difficulté vient du fait que la régularité n’est pas seulement celle d’un paradigme temporel ou aspectuel. Elle se manifeste dans les relations entre clauses, dans les chaînes narratives, dans les ruptures de continuité, dans les passages au discours direct, dans les conditions, dans les instructions et dans les parallélismes poétiques.
Le paradoxe morphologique et fonctionnel des quatre formes peut être résumé ainsi :
| Relation | Proximité morphologique | Proximité fonctionnelle fréquente |
|---|---|---|
qatal / weqatal |
formes suffixales | weqatal fonctionne souvent avec yiqtol dans le domaine projectif |
yiqtol / wayyiqtol |
formes préfixales | wayyiqtol fonctionne souvent avec qatal dans le domaine narratif factuel |
qatal / wayyiqtol |
morphologie différente | souvent liés au perfectif, au réel et au récit |
yiqtol / weqatal |
morphologie différente | souvent liés à la projection, à la modalité et à l’instruction |
Cette figure, reprise de l’ancien travail, garde toute sa pertinence. Elle montre que le problème ne se réduit pas à opposer deux formes simples et deux formes composées. Il faut expliquer pourquoi les ressemblances morphologiques ne correspondent pas toujours aux ressemblances fonctionnelles. C’est précisément à ce point que la question doit être déplacée : il ne s’agit pas seulement de demander quelle valeur abstraite possède chaque forme, mais dans quel type de relation interclausale elle intervient.
Le contraste apparaît déjà dans les exemples suivants : Genèse 1.3 articule wayyiqtol, yiqtol et wayyiqtol; Genèse 1.5a juxtapose un wayyiqtol et un qatal dans la même scène de nomination; Exode 20.9 oppose une ligne instructionnelle à une ligne narrative.
1.2. Limites de l’opposition passé / futur
La première solution intuitive consiste à interpréter le système verbal comme un système de temps. Dans cette perspective, qatal exprimerait principalement le passé, tandis que yiqtol exprimerait principalement le futur ou le non accompli. wayyiqtol, à son tour, serait le passé narratif, et weqatal le futur consécutif ou relatif. Cette analyse a une force descriptive réelle : dans de nombreux récits, wayyiqtol correspond effectivement à une succession d’événements passés ; dans de nombreux discours, yiqtol et weqatal apparaissent dans des contextes futurs ou modaux. Elle explique donc une partie importante des traductions.
Mais la traduction ne peut pas servir de critère unique. Le fait qu’une forme soit souvent rendue par un passé, un futur ou un présent dans une langue moderne ne signifie pas que cette forme encode directement la même catégorie temporelle. Les langues de traduction imposent leurs propres choix : un même qatal peut être rendu par un passé simple, un passé composé, un plus-que-parfait, un présent résultatif ou un futur de certitude ; un même yiqtol peut être rendu par un futur, un présent général, un subjonctif, un impératif atténué ou un conditionnel. La diversité des traductions est un symptôme, non une explication.
Le cas de qatal illustre bien cette limite. Dans un récit, qatal peut exprimer un événement antérieur à la ligne principale : il se prête alors à une traduction par le plus-que-parfait. Mais dans un autre contexte, il peut introduire une information de fond située dans la même sphère temporelle que la chaîne narrative. Dans les verbes statifs, il peut exprimer un état qui se poursuit au moment de référence. Dans un discours prophétique ou liturgique, il peut présenter un événement futur comme déjà assuré. Dans une prière, il peut prendre une force précative. Si l’on maintient simplement l’étiquette “passé”, on est obligé d’ajouter une série d’exceptions qui finissent par vider l’étiquette de sa valeur explicative.
Le cas de yiqtol est encore plus révélateur. Il peut exprimer le futur, mais il peut également fonctionner dans les domaines de la capacité, de la permission, de l’obligation, de l’interdiction, de la volition, de l’habitude et de la vérité générale. Dans les textes sapientiaux ou poétiques, yiqtol peut servir à formuler ce qui vaut de manière générale, sans ancrage temporel ponctuel. Dans certains textes poétiques archaïsants, il peut même recevoir une interprétation prétéritale. Il serait donc plus juste de dire que yiqtol ouvre souvent un espace non clos : futur, modal, habituel, gnomique ou projectif. Le futur n’est qu’une réalisation possible de cette ouverture.
Les formes avec waw confirment cette difficulté. wayyiqtol correspond très souvent à un passé narratif, mais son rôle ne se réduit pas à indiquer l’antériorité par rapport au moment d’énonciation. Ce qui le caractérise dans la prose narrative est sa capacité à faire avancer la chaîne événementielle. Il marque une succession, une continuité, une progression de la ligne principale. C’est pourquoi deux clauses en wayyiqtol ne sont pas simplement deux événements passés ; elles construisent souvent une relation de type “puis”. La temporalité y est inséparable de la séquentialité.
Inversement, weqatal apparaît fréquemment dans des contextes futurs ou conditionnels, mais sa fonction ne se laisse pas réduire à celle d’un futur. Dans les textes légaux, instructionnels ou rituels, il peut marquer la suite d’une procédure : une action est prescrite, puis une autre doit suivre. Dans les discours prophétiques, il peut exprimer une conséquence projetée. Dans les structures conditionnelles, il peut occuper l’apodose, c’est-à-dire le domaine du résultat attendu. Sa valeur est donc moins celle d’un simple futur que celle d’une continuité dans un espace projectif.
L’opposition passé / futur décrit donc certains effets de surface, mais elle ne permet pas de prédire la fonction d’une forme dans une clause donnée. Elle ne rend pas compte du fait que qatal peut interrompre une chaîne narrative, que wayyiqtol peut reprendre une ligne après une insertion, que yiqtol peut introduire une modalité volitive, ou que weqatal peut structurer une instruction. Elle ne distingue pas non plus les régimes de discours : récit, discours direct, loi, prophétie, poésie et sagesse n’utilisent pas les formes de la même manière.
Le problème n’est donc pas que la catégorie de temps soit fausse. Elle est nécessaire, mais insuffisante. Une description adéquate doit distinguer l’ancrage temporel de la fonction discursive. Une clause peut être passée sans être principale, future sans être simplement temporelle, présente sans être descriptive, ou gnomique sans être située dans un temps particulier. Le temps doit être traité comme un paramètre dans une configuration plus large.
1.3. Limites de l’opposition perfectif / imperfectif
Face aux limites de l’analyse temporelle, l’opposition aspectuelle a souvent offert une explication plus robuste. qatal serait perfectif : il présente l’événement comme un tout, sans en développer la structure interne. yiqtol serait imperfectif : il présente l’événement comme ouvert, en cours, répété, potentiel ou non borné. wayyiqtol, dans cette perspective, appartiendrait au domaine du perfectif narratif ; weqatal, malgré sa morphologie suffixale, participerait souvent à un domaine imperfectif ou projectif.
Cette approche explique mieux que l’opposition passé / futur un grand nombre d’emplois. Elle rend compte du fait que qatal peut être utilisé hors du passé, puisqu’un événement peut être présenté globalement dans plusieurs sphères temporelles. Elle permet aussi de comprendre pourquoi yiqtol est compatible avec le progressif, l’habituel, l’itératif et le gnomique : ces valeurs supposent toutes une certaine ouverture de l’événement. Les modèles de Driver, Joosten ou Cook, bien qu’ils diffèrent sur des points essentiels, témoignent de l’importance de cette dimension aspectuelle.2. Driver, Joosten et Cook ne proposent pas le même système, mais ils obligent tous à distinguer la valeur aspectuelle d’une forme de sa traduction temporelle. C’est cette distinction qui permet de sortir du binôme passé/futur.
Mais l’aspect ne suffit pas non plus. Le premier problème est que les formes ne se répartissent pas toujours selon une opposition purement aspectuelle. qatal peut avoir des valeurs modales ; yiqtol peut apparaître avec des valeurs passées ; wayyiqtol peut parfois fonctionner hors de la ligne narrative principale ; weqatal peut être utilisé non seulement pour une valeur imperfective, mais pour une séquence de prescriptions ou de conséquences. Si l’aspect est nécessaire, il ne suffit pas à expliquer le choix d’une forme dans un contexte discursif précis.
Le deuxième problème est que l’aspect ne décrit pas en lui-même la relation entre clauses. Dire qu’une forme est perfective ou imperfective ne dit pas encore si la clause fait avancer le récit, donne un commentaire, établit une condition, introduit une parole, marque un retour à la ligne principale ou ouvre un parallélisme. Or ce sont précisément ces relations qui deviennent décisives dans les textes. Deux formes peuvent partager une valeur aspectuelle proche et néanmoins accomplir des opérations discursives différentes. Inversement, deux formes aspectuellement différentes peuvent collaborer dans une même opération, par exemple dans un parallélisme poétique ou dans une structure conditionnelle.
Le cas de wayyiqtol est central. Le décrire comme perfectif ne suffit pas à expliquer son rôle dans la prose narrative. Ce qui le distingue n’est pas seulement que l’événement est présenté globalement, mais qu’il est intégré à une chaîne. Dans une suite de wayyiqtol, chaque forme ne présente pas simplement un événement borné ; elle relie cet événement au précédent et prépare le suivant. La valeur aspectuelle se combine avec une valeur séquentielle et textuelle. Autrement dit, wayyiqtol n’est pas seulement un perfectif ; il est souvent un opérateur de progression narrative.
Le cas de qatal montre l’autre face du problème. qatal peut être perfectif, mais sa présence dans un récit ne signifie pas automatiquement qu’il appartient à la ligne principale. Il peut signaler une information de fond, une antériorité relative, une évaluation, une explication ou une rupture dans la chaîne des wayyiqtol. L’aspect perfectif donne une partie de son interprétation, mais l’effet textuel dépend de sa position dans la clause et de sa relation avec la séquence environnante.
De même, yiqtol peut être imperfectif, mais ses fonctions varient fortement selon le contexte. Dans le discours direct, il peut exprimer une demande, une permission, une interdiction ou une promesse. Dans les proverbes, il peut formuler une vérité générale. Dans la poésie, il peut entrer en alternance avec qatal sans que les deux formes s’opposent simplement comme imperfectif et perfectif ; elles peuvent offrir deux perspectives sur une même réalité poétique ou rhétorique. Dans certains cas, l’opposition aspectuelle est moins importante que le parallélisme ou la structure illocutoire.
weqatal, enfin, illustre la nécessité de dépasser une lecture purement aspectuelle. Morphologiquement suffixal, il ne peut pas être simplement assimilé à qatal, car il participe souvent au même domaine projectif que yiqtol. Mais le qualifier d’imperfectif ne suffit pas non plus : dans les textes instructionnels et procéduraux, il peut fonctionner comme opérateur de continuité. Ce n’est pas seulement la manière de voir l’événement qui importe, mais sa place dans une chaîne de devoir-faire, de conséquence ou de projection.
L’aspect constitue donc une couche essentielle de l’analyse, mais non son niveau ultime. Une description du système verbal doit articuler l’aspect avec la modalité, le type de discours, l’ordre des mots et le chaînage interclausal. Ce déplacement est déjà préparé par les approches qui distinguent foreground et background, ligne principale et niveau secondaire, récit et discours direct. La question devient alors : comment intégrer l’aspect dans une théorie plus large des opérations discursives ?
1.4. Pourquoi le waw conversif ne doit pas être l’explication centrale
La théorie du waw conversif naît d’une observation réelle : les formes préfixées par waw ne se comportent pas toujours comme leurs bases morphologiques. wayyiqtol, bien qu’apparenté à yiqtol, est la forme typique de la narration passée. weqatal, bien qu’apparenté à qatal, apparaît souvent dans des contextes futurs, modaux, conditionnels ou instructionnels. Il était donc tentant d’expliquer le phénomène par une conversion : waw transformerait le futur en passé et le passé en futur, ou l’imperfectif en perfectif et le perfectif en imperfectif.
Cette explication possède une clarté pédagogique, mais elle devient insuffisante à mesure que l’on observe les textes. D’abord, elle donne au waw un pouvoir sémantique trop mécanique. Or waw n’agit pas de manière uniforme sur toutes les formes ni dans tous les contextes. Ensuite, elle présente les formes comme si elles existaient d’abord avec une valeur autonome, puis recevaient de l’extérieur une valeur inversée. Mais dans l’usage réel, wayyiqtol et weqatal fonctionnent comme des formes construites, intégrées à des patrons de discours spécifiques. Enfin, la notion de conversion explique mal les cas où la forme avec waw ne s’oppose pas simplement à la forme sans waw, mais prolonge, reprend ou incorpore la valeur d’une clause précédente.
Il est donc préférable de traiter waw comme un élément de liaison clausale. Cela ne signifie pas que waw aurait toujours la même valeur ; au contraire, il peut participer à plusieurs opérations. Dans wayyiqtol, il est associé à la séquence narrative, à la continuité événementielle et parfois à la reprise après une interruption. Dans weqatal, il est souvent associé à la continuité projective, à la conséquence, à l’instruction ou à la procédure. Dans d’autres constructions avec waw, il peut marquer la coordination, l’incorporation, la transition ou le changement de niveau discursif.
La graphie hébraïque rend visible ce point : וַיֹּאמֶר wayyōmer ‘et il dit’ n’est pas seulement יֹאמַר yōmar ‘il dira / qu’il dise’ précédé d’une conjonction neutre. De même, וְעָשִׂיתָ wəʿāśîtā ‘et tu feras’ peut prolonger une instruction plutôt qu’inverser mécaniquement un passé.
Le modèle de Robar est particulièrement utile à cet égard, parce qu’il déplace la question du seul niveau de la valeur verbale vers celui de la structure du paragraphe. Les formes avec waw ne seraient pas seulement des formes temporelles ou aspectuelles ; elles révèlent la manière dont les clauses se coordonnent, s’incorporent ou maintiennent une continuité schématique.3. Robar analyse les formes verbales à partir de la structure du paragraphe et de la continuité schématique. Cette perspective justifie ici le passage de la conversion du waw à la liaison entre clauses.
Même si l’on ne reprend pas toutes les conclusions de ce modèle, son intuition centrale est décisive pour le présent travail : les formes avec waw ne doivent pas être analysées seulement comme le résultat d’une conversion, mais comme des marqueurs de relations interclausales.
Cette perspective permet de reformuler le rôle de wayyiqtol. Dans une chaîne narrative, wayyiqtol ne signifie pas seulement “passé”. Il indique que la clause s’inscrit dans la ligne d’événements qui fait avancer le récit. C’est pourquoi une suite comme wayyiqtol -> wayyiqtol est si importante : elle ne représente pas seulement deux verbes passés, mais une progression textuelle. Quand cette chaîne est interrompue par qatal, une clause nominale, un participe ou un discours direct, le retour à wayyiqtol peut marquer la reprise de la ligne principale. Le waw contribue alors à une opération de séquence et de reprise.
La même logique vaut pour weqatal, mais dans un autre régime. Dans les instructions, les lois, les procédures et les discours prophétiques, weqatal ne se contente pas d’exprimer un futur. Il peut lier une clause à une précédente dans un espace projeté : “si A, alors B”, “fais A, puis B”, “il arrivera A, et B suivra”. Sa fonction n’est pas seulement temporelle ; elle est logique, modale et discursive. Dans ce cas, waw participe à une continuité qui n’est pas la chaîne narrative du passé, mais une chaîne de projection, de prescription ou de conséquence.
Il faut donc distinguer deux choses que la théorie du waw conversif tend à confondre : la modification de la valeur TAM et la construction d’une relation entre clauses. Waw peut être associé à des effets temporels, aspectuels ou modaux, mais ces effets dépendent du type de chaîne dans lequel la clause est insérée. Dans le récit, l’effet dominant peut être séquentiel et passé ; dans l’instruction, il peut être procédural et projectif ; dans la prophétie, il peut être prédictif ; dans la poésie, il peut être rhétorique ou formulaire.
Le problème n’est donc pas de supprimer waw de l’analyse, mais de lui donner le bon statut. Waw n’est pas un simple opérateur de conversion ; il doit être décrit comme un élément de liaison, susceptible de participer à des opérations comme la coordination, la séquence, la reprise, l’incorporation, la conséquence et la projection. Ce changement de statut prépare directement le modèle proposé dans ce mémoire : les formes verbales ne seront pas décrites seulement comme des temps ou des aspects, mais comme des formes situées dans des chaînes discursives.
1.5. Passage au modèle opératoire
Les trois modèles examinés dans ce chapitre - temporel, aspectuel et conversif - ne doivent pas être rejetés. Chacun saisit une dimension réelle du système. Le temps explique une partie de l’ancrage des événements ; l’aspect explique la manière dont les événements sont représentés ; la tradition du waw consécutif a repéré l’importance des formes préfixées dans la continuité textuelle. Mais chacun devient insuffisant lorsqu’il prétend expliquer seul l’ensemble des emplois.
Le déplacement proposé consiste à changer l’unité première de l’analyse. Au lieu de partir de la forme isolée, on partira de la clause. Une forme verbale sera étudiée avec sa position syntaxique, son environnement gauche et droit, son statut dans le discours direct ou narratif, sa relation avec la clause précédente, son rôle dans la continuité ou la rupture du topique, et son éventuelle inscription dans un parallélisme poétique.4. Cette décision rejoint les analyses discursives de Schneider, Niccacci, Longacre et Bowling : la valeur d’une forme devient contrôlable seulement lorsque l’on précise sa place dans la clause et dans le type de discours. La question devient alors : quelle opération discursive accomplit cette clause au moyen de cette forme ?
Cette reformulation permet de traiter les emplois difficiles sans les classer trop vite comme exceptions. Un qatal dans une chaîne de wayyiqtol peut signaler une rupture, une rétrospection, un arrière-plan ou un commentaire. Un yiqtol dans un discours direct peut signaler une volition, une permission, une interdiction ou une projection. Un weqatal après un impératif ou dans une apodose conditionnelle peut marquer une continuité instructionnelle ou consécutive. Un wayyiqtol dans un texte poétique peut ne pas fonctionner comme la ligne principale d’un récit, mais comme une liaison rhétorique, une mémoire narrative ou un résidu de structuration séquentielle.
Deux exemples bornent ce modèle opératoire : Genèse 2.22, où un qatal en relative rappelle une action antérieure sans faire avancer la scène, et Proverbes 14.1, où qatal et yiqtol répondent à l’intérieur d’un parallélisme sapiential.
Le modèle opératoire repose sur l’idée que les formes verbales contribuent à des opérations telles que :
| Domaine | Opérations typiques | Formes souvent impliquées |
|---|---|---|
| Narration | progression, séquence, premier plan, reprise | wayyiqtol, parfois qatal |
| Fond et rupture | arrière-plan, commentaire, rétrospection, résumé | qatal, X-qatal, clauses nominales |
| Projection | futur, condition, conséquence, promesse, menace | yiqtol, weqatal |
| Instruction | procédure, obligation, suite prescrite | impératif, yiqtol, weqatal |
| Structure informationnelle | topique, focus, contraste, cadre | X-qatal, X-yiqtol, fronting |
| Poésie | parallélisme, intensification, gnomique, prière | qatal, yiqtol, parfois wayyiqtol et weqatal |
Cette grille ne remplace pas l’analyse grammaticale ; elle l’organise. Il faudra toujours déterminer si une forme est perfective ou imperfective, réelle ou irréelle, passée ou prospective. Mais ces traits seront interprétés dans une relation discursive. wayyiqtol, par exemple, pourra être décrit comme une combinaison de traits de liaison, de séquence, de perfectivité et de progression narrative. weqatal pourra être décrit comme une combinaison de liaison, de projection, de modalité et de continuité procédurale. qatal pourra être décrit comme perfectif ou résultatif, mais aussi comme opérateur de fait, de fond, de commentaire ou de rupture. yiqtol pourra être décrit comme imperfectif ou modal, mais aussi comme opérateur d’ouverture, de projection ou de généralisation.
Cette approche a aussi une conséquence méthodologique importante : elle impose d’annoter plusieurs niveaux simultanément. Pour chaque occurrence, il ne suffira pas de noter la forme verbale. Il faudra aussi noter le type de clause, l’ordre des mots, la présence de waw, la relation avec les formes précédentes et suivantes, le statut de discours direct, le genre, la continuité du sujet ou du topique, la relation poétique éventuelle, et le type de transition accompli par la clause. La valeur d’une forme sera donc définie par la convergence de plusieurs diagnostics.
Le présent chapitre a ainsi préparé le passage de la question “que signifie cette forme ?” à la question “que fait cette clause dans le discours ?”. Le chapitre suivant reprendra l’état de la question en fonction de ce déplacement. Les modèles temporels, aspectuels, modaux, discursifs, syntaxiques et historico-comparatifs n’y seront pas présentés comme des étapes d’une histoire linéaire dont il faudrait choisir le vainqueur, mais comme des ressources à intégrer dans une analyse morphosyntaxique et discursive des formes verbales finies de l’hébreu biblique.
Références citées dans le chapitre
- Cook, John A. The Semantics of Verbal Pragmatics: Clarifying the Roles of WAYYIQTOL and WEQATAL in Biblical Hebrew Prose. Journal of Semitic Studies 49/2, 2004, p. 247-273.
- Cook, John A. Time and the Biblical Hebrew Verb: The Expression of Tense, Aspect, and Modality in Biblical Hebrew. Winona Lake, Eisenbrauns, 2012.
- Driver, Samuel R. A Treatise on the Use of the Tenses in Hebrew and Some Other Syntactical Questions. Londres, Oxford University Press, 1998.
- Goldfajn, Tal. Word Order and Time in Biblical Hebrew Narrative. Oxford, Clarendon Press, 1998.
- Joosten, Jan. Do the Finite Verbal Forms in Biblical Hebrew Express Aspect? Journal of the Ancient Near Eastern Society 29, 2002, p. 49-70.
- Joosten, Jan. The Verbal System of Biblical Hebrew. Jérusalem, Simor, 2012.
- Longacre, Robert E., et Andrew C. Bowling. Understanding Biblical Hebrew Verb Forms: Distribution and Function Across Genres. Dallas, SIL International, 2015.
- McFall, Leslie. The Enigma of the Hebrew Verbal System: Solutions from Ewald to the Present Day. Sheffield, Almond Press, 1982.
- Niccacci, Alviero. Syntax of the Verb in Classical Hebrew Prose. Sheffield, JSOT Press, 1990.
- Robar, Elizabeth. The Verb and the Paragraph in Biblical Hebrew. Leiden, Brill, 2014.