Chapitre 3. Modèle théorique : clause, traits et opérateurs discursifs

3.0. Objet du modèle

Les deux chapitres précédents ont déplacé la question centrale. Il ne s’agit plus de demander seulement ce que signifie une forme verbale isolée, mais de déterminer ce que fait une clause portant cette forme dans une structure textuelle. Le présent chapitre formule ce déplacement de manière positive. Il propose un modèle d’analyse dans lequel qatal, yiqtol, wayyiqtol et weqatal sont décrits comme des réalisations morphosyntaxiques de faisceaux de traits participant à des opérations discursives.

Le modèle repose sur quatre principes.

Premièrement, l’unité première d’analyse est la clause, et non la forme verbale isolée.1. Ce choix rapproche le mémoire des approches textlinguistiques et discursives : une forme verbale ne devient interprétable qu’une fois située dans une clause et dans une relation interclausale. Une forme n’est jamais interprétée sans son environnement : ordre des constituants, présence ou absence de waw, type de clause, relation avec la clause précédente, statut dans le discours direct, genre textuel et position dans une séquence.

Cette priorité donnée à la clause oblige à lire ensemble la graphie et la fonction : וַיִּקְרָא wayyiqrāʾ ‘et il appela’ n’est pas seulement une forme verbale, mais une clause qui peut ouvrir un acte narratif; קָרָא qārāʾ ‘il appela’ peut, selon sa position, poser un fait ou entrer dans un contraste.

Deuxièmement, les valeurs de temps, d’aspect et de mode sont nécessaires mais non suffisantes. Le TAM fournit des traits grammaticaux, mais la fonction de ces traits dépend de l’opération discursive accomplie par la clause : progression, arrière-plan, rupture, reprise, projection, condition, instruction, parallélisme ou commentaire.

Troisièmement, la syntaxe et la structure informationnelle sont indispensables. Une clause verb-initiale, une clause X-verbe, une clause sujet-verbe ou une clause avec un constituant adverbial initial ne produisent pas nécessairement le même effet discursif. L’ordre des constituants peut signaler continuité, changement de topique, focus, contraste ou cadrage.

Quatrièmement, les formes avec waw doivent être décrites comme des formes de liaison clausale. Wayyiqtol et weqatal ne sont pas simplement des formes “converties” ; elles participent à la construction d’une séquence. Mais cette séquence n’est pas toujours de même nature : elle peut être narrative, projective, instructionnelle, conditionnelle ou rhétorique.

L’objectif de ce chapitre est donc de fournir la grammaire de travail qui permettra les analyses des chapitres 5 à 7. Le chapitre 4 présentera ensuite les données et la méthode d’annotation.

3.1. La clause comme interface syntaxe - TAM - discours

La clause est ici définie comme une unité prédicative minimale, verbale ou non verbale, qui participe à la construction d’un texte. Dans le cas des formes étudiées, il s’agira le plus souvent d’une clause à verbe fini, mais l’analyse doit tenir compte des clauses nominales, participiales, infinitives ou subordonnées, car elles peuvent interrompre, préparer ou reprendre les chaînes verbales.

L’intérêt de prendre la clause comme unité de départ est double. D’une part, cela évite de réduire les formes verbales à des valeurs lexicalisées. D’autre part, cela rend possible l’analyse de la relation entre une forme et son environnement immédiat. Une occurrence de qatal n’a pas le même statut si elle apparaît dans une chaîne narrative, dans un discours direct, dans une protase conditionnelle, dans un bicolon poétique ou après un constituant topicalisé. Une occurrence de yiqtol n’a pas la même fonction si elle est initiale, précédée d’une négation, intégrée dans une parole directe ou alignée en parallélisme avec un qatal.

La clause doit donc être lue à l’intersection de plusieurs niveaux :

Niveau Question analytique Exemple de diagnostic
Morphologie Quelle forme verbale apparaît ? qatal, yiqtol, wayyiqtol, weqatal
Syntaxe Quelle est la position de la forme dans la clause ? V1, X-V, SV, OV, ADV-V
TAM Quels traits temporels, aspectuels ou modaux sont activés ? perfectif, imperfectif, realis, irrealis, futur, antérieur
Liaison Comment la clause se relie-t-elle à la précédente ? séquence, rupture, reprise, conséquence, condition
Information Que fait la clause au niveau du topique ou du focus ? continuité, changement, contraste, cadre
Genre Dans quel régime discursif la clause fonctionne-t-elle ? récit, discours direct, instruction, poésie, loi, prophétie
Poétique La clause appartient-elle à une structure parallèle ? bicolon, tricolon, chiasme, refrain

Le modèle ne suppose pas que tous ces niveaux soient également visibles dans chaque occurrence. Dans certains cas, la forme et la séquence suffisent à proposer une analyse robuste. Dans d’autres, l’ordre des mots ou le genre poétique modifie radicalement l’interprétation. La méthode consiste donc à identifier les diagnostics disponibles et à hiérarchiser leur poids.

Trois exemples balisent les trois interfaces majeures : Genèse 3.10 pour le passage entre récit et discours direct, Genèse 1.5a pour la structure informationnelle, Genèse 28.20-21 pour la condition et la projection.

Genèse 3.10 ID 66 · Gn 3-10
וַיֹּ֕אמֶר אֶת־קֹלְךָ֥ שָׁמַ֖עְתִּי בַּגָּ֑ן וָאִירָ֛א כִּֽי־עֵירֹ֥ם אָנֹ֖כִי וָאֵחָבֵֽא ׃
wa-y-yṓmer ʾet-qōlᵉxā́ šāmáʿtī ba-g-gā́n wā ʾīrā́́-ʿērṓm ʾānṓwā ʾēḥāvḗ
Il répondit : "J’ai entendu ta voix dans le jardin; j’ai eu peur , parce que je suis nu, et je me suis caché ."
wayyiqtol qatal
Genèse 1.5a ID 5 · Gn 1-5a
וַיִּקְרָ֨א אֱלֹהִ֤ים ׀ לָאוֹר֙ י֔וֹם וְלַחֹ֖שֶׁךְ קָ֣רָא לָ֑יְלָה
wa-y-yiqrā́ ʾĕlōhī́m lā ʾōr yṓm wᵉ la ḥṓšex ́́yᵉlā
Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres, il les appela Nuit.
wayyiqtol qatal
Genèse 28.20-21 ID 794 · Gn 28-20-21
(20) וַיִּדַּ֥ר יַעֲקֹ֖ב נֶ֣דֶר לֵאמֹ֑ר אִם־יִהְיֶ֨ה אֱלֹהִ֜ים עִמָּדִ֗י וּשְׁמָרַ֙נִי֙ בַּדֶּ֤רֶךְ הַזֶּה֙ אֲשֶׁ֣ר אָנֹכִ֣י הוֹלֵ֔ךְ וְנָֽתַן ־לִ֥י לֶ֛חֶם לֶאֱכֹ֖ל וּבֶ֥גֶד לִלְבֹּֽשׁ ׃ (21) וְשַׁבְתִּ֥י בְשָׁל֖וֹם אֶל־בֵּ֣ית אָבִ֑י וְהָיָ֧ה יְהוָ֛ה לִ֖י לֵאלֹהִֽים׃
(20) wa-y-yiddár yaʿăqṓv néder lē ʾmṓr ʾim-yihyéh ʾĕlōhī́m ʿimmādī́ ū šᵉmārá ba-d-dérex ha-z-zéh ʾăšér ʾānōxī́ hōlḗx wᵉ nā́tan -lī́ léḥem le ʾĕxṓl ū véged li lᵉbbṓš (21) wᵉ šavtī́ vᵉ šālṓm ʾel-bḗt ʾāvī́ wᵉ hāyā́ ʔăḏōnā́y lī́ lē ʾlōhī́m
(20) Jacob prononça un vœu en ces termes : "Si le Seigneur est avec moi, s’il me protège dans la voie où je marche , s’il me donne du pain à manger et des vêtements pour me couvrir ; (21) si je retourne en paix à la maison paternelle, alors le Seigneur aura été un Dieu pour moi
wayyiqtol infinitif yiqtol weqatal participe

Cette approche permet de reformuler les anciennes valeurs comme des effets configurés. Par exemple, dire que wayyiqtol est “passé narratif” est souvent exact, mais incomplet. Dans la présente terminologie, une clause en wayyiqtol typique combine une forme verbale préfixale avec waw, une position initiale, un trait de séquence, une valeur perfective ou eventive, et une fonction de progression de la ligne narrative. De même, dire que weqatal est “futur consécutif” est parfois utile, mais insuffisant : dans de nombreux contextes, il réalise plutôt une continuité projetée, prescriptionnelle ou conditionnelle.

La clause devient donc le lieu où se rencontrent morphologie, syntaxe et discours. Ce mémoire parlera d’interface syntaxe-TAM-discours pour désigner cette zone d’interaction.

3.2. Structure clausale minimale

Pour décrire cette interface, le mémoire utilise une structure clausale simplifiée inspirée des travaux sur la périphérie gauche et la cartographie syntaxique. Cette structure n’est pas proposée comme une dérivation exhaustive de chaque clause de l’hébreu biblique. Elle fournit un vocabulaire formel permettant de situer les opérations pertinentes.

[ForceP
   [TopP / FrameP
      [FocP
         [FinP
            [TP
               [ModP
                  [AspP
                     [vP
                        [VP ROOT]]]]]]]]

Chaque zone correspond à un type de contribution.

ForceP représente la force illocutoire de la clause : assertion, question, ordre, prière, promesse, menace, oracle, bénédiction ou malédiction. Cette zone est indispensable pour comprendre le discours direct, les prières, les prophéties et les instructions. Une même forme verbale peut changer de fonction selon que la clause affirme, demande, ordonne ou promet.

TopP et FrameP représentent les positions où le texte installe un topique ou un cadre. Un sujet préposé, un objet en position initiale, un syntagme temporel ou spatial, ou une condition initiale peuvent signaler que la clause ne continue pas simplement la ligne précédente, mais recadre l’information. Dans l’analyse empirique, cette zone correspondra aux diagnostics de topic shift, frame setting, adverbial fronting ou left dislocation.

FocP représente le focus ou le contraste. Un élément préposé peut indiquer non seulement le thème de la clause, mais aussi l’élément mis en opposition avec un autre. Cette distinction est particulièrement importante dans la poésie, où les parallélismes mettent souvent en contraste deux sujets, deux objets, deux prédicats ou deux perspectives aspectuelles.

FinP marque la finitude et l’ancrage de la clause comme unité grammaticale. Dans ce mémoire, il ne sera pas nécessaire de développer une théorie détaillée de FinP, mais cette position rappelle que les formes finies ne sont pas seulement des racines conjuguées ; elles inscrivent la prédication dans une structure de clause.

TP, ModP et AspP correspondent aux couches TAM. TP concerne l’ancrage temporel ou relatif ; ModP concerne realis, irrealis, déontique, volitif, épistémique, conditionnel ; AspP concerne perfectif, imperfectif, progressif, habituel, résultatif ou statif. Ces couches ne sont pas toujours morphologiquement séparées, mais elles sont utiles pour décomposer les valeurs portées par une forme.

vP et VP représentent la structure événementielle et lexicale : type de prédicat, racine, agentivité, changement d’état, verbe de parole, verbe de mouvement, verbe statif, verbe de perception. Cette dimension est importante parce qu’un qatal statif ne produit pas les mêmes effets qu’un qatal dynamique, et parce que les verbes de parole jouent un rôle central dans les transitions vers le discours direct.

La structure peut être résumée ainsi :2. La structure ForceP / TopP / FocP est une adaptation minimale de la périphérie gauche de Rizzi. Elle sert de carte descriptive pour les phénomènes de fronting et de force illocutoire.

Zone Fonction dans le modèle Questions typiques
ForceP type d’énoncé assertion, question, ordre, prière, oracle ?
TopP / FrameP topique et cadre quel élément est posé comme thème ou cadre ?
FocP focus et contraste quel élément est mis en relief ?
TP ancrage temporel passé, futur, antérieur, simultané ?
ModP modalité realis, irrealis, volition, obligation ?
AspP point de vue aspectuel perfectif, imperfectif, habituel, résultatif ?
vP / VP structure événementielle action, état, parole, mouvement, perception ?

Cette structure permet d’expliquer pourquoi l’ordre des mots est décisif. Dans une clause V1, la forme verbale peut entrer directement dans une chaîne, notamment dans la narration. Dans une clause X-V, l’élément initial peut occuper la périphérie gauche et modifier l’interprétation : cadrage, contraste, topique, rupture ou arrière-plan. L’analyse des chapitres empiriques devra donc distinguer les formes V1 des formes X-qatal, X-yiqtol, sujet-qatal ou objet-yiqtol.

Dans cette perspective, un élément comme הַחֹשֶׁךְ ha-ḥōšek ‘les ténèbres’ placé avant la prédication n’a pas le même effet qu’un simple verbe initial. La périphérie gauche rend visible le contraste.

3.3. LinkP / SeqP et la fonction de waw

Les formes wayyiqtol et weqatal imposent d’ajouter à la structure clausale une couche de liaison. Dans une description traditionnelle, waw est souvent traité comme conjonction, copule ou particule consécutive. Dans le modèle proposé ici, waw est analysé comme un élément qui peut contribuer à une projection de liaison, notée LinkP ou SeqP.3. LinkP / SeqP n’est pas une catégorie empruntée telle quelle à une grammaire de l’hébreu ; c’est une notation de travail pour formaliser l’intuition de Robar et de Cook selon laquelle waw participe à la relation entre clauses.

[LinkP / SeqP
   waw
   [ForceP
      [TopP / FocP
         [TP
            [ModP
               [AspP
                  [vP]]]]]]

Cette représentation ne signifie pas que tout waw possède la même valeur. Elle signifie que waw doit être analysé comme un marqueur potentiel de relation entre clauses. Selon la forme verbale, le genre et le contexte, cette relation peut être de plusieurs types :

Valeur de liaison Fonction Formes ou contextes typiques
coordination joindre deux clauses de même niveau waw simple
séquence événementielle faire avancer une chaîne d’événements wayyiqtol narratif
reprise revenir à une ligne interrompue wayyiqtol après insertion
conséquence introduire un résultat weqatal, waw + clause
projection prolonger un futur, une condition ou une instruction weqatal, waw + yiqtol
incorporation intégrer plusieurs clauses dans un même pas discursif chaînes avec weqatal ou wayyiqtol

Cette analyse permet de distinguer wayyiqtol et weqatal sans les opposer mécaniquement. Les deux formes sont liées à waw et à une forme de continuité, mais elles ne construisent pas le même type de continuité.

La différence peut être formulée à partir de deux formes typiques : וַיֹּאמֶר wayyōmer ‘et il dit’ construit souvent une liaison eventive ou une entrée en parole; וְעָשִׂיתָ wəʿāśîtā ‘et tu feras’ construit souvent une continuation projetée dans un ordre ou une procédure.

Wayyiqtol est typiquement associé à une séquence eventive. Dans la prose narrative, il marque le passage d’un événement à un autre, construit la ligne principale et peut reprendre cette ligne après une rupture. Son faisceau de traits de travail est le suivant :

wayyiqtol =
[Link:WAW] + [Seq:EVENTIVE] + [T:PAST/ANTERIOR]
+ [Asp:PERF] + [Discourse:MAINLINE/RESUMPTION]

Cette formule n’est pas une équation absolue. Elle décrit le prototype narratif. Il existe des wayyiqtol de continuation, des wayyiqtol poétiques ou des emplois dépendants d’un contexte précédent. Mais dans tous les cas, l’analyse devra se demander quel type de liaison la forme construit.

Weqatal, en revanche, est typiquement associé à une séquence projective. Il prolonge un domaine ouvert : futur, condition, instruction, procédure, conséquence, promesse ou menace. Son faisceau de traits de travail est le suivant :

weqatal =
[Link:WAW] + [Seq:PROJECTED] + [Mod:IRREALIS/DEONTIC]
+ [Discourse:PROCEDURE/CONSEQUENCE/INSTRUCTION]

Cette distinction explique pourquoi weqatal peut être morphologiquement proche de qatal tout en fonctionnant souvent avec yiqtol. Dans les chapitres empiriques, l’une des questions centrales sera précisément de déterminer comment yiqtol et weqatal construisent ensemble des chaînes de projection, par exemple dans les discours divins, les conditions, les prescriptions et les procédures.

La conséquence méthodologique est importante : on n’annotera pas seulement la présence de waw, mais sa fonction de liaison. Le champ waw_presence devra être complété par transition_type et operator_primary. Une forme avec waw peut être séquentielle, mais aussi explicative, incorporée, projective ou rhétorique.

3.4. Formes verbales et faisceaux de traits

Le chapitre 2 a introduit l’idée qu’une forme verbale peut réaliser un faisceau de traits. Le présent chapitre en fait un outil de travail.4. La notion de faisceau de traits reprend l’idée générale du spell-out : une forme de surface peut réaliser plusieurs traits simultanément. Elle est utilisée ici de manière descriptive, sans dérivation morphologique complète. Les quatre formes principales seront décrites selon cinq dimensions : morphologie, TAM, liaison, structure informationnelle et opération discursive.

Forme Noyau TAM Liaison Domaine discursif prototypique Risque d’analyse réductrice
qatal perfectif, realis, antérieur ou assertif non lié par défaut fait, fond, commentaire, rétrospection le réduire au passé
yiqtol imperfectif, irrealis, prospectif ou modal non lié par défaut projection, habitude, généralité, volition le réduire au futur
wayyiqtol perfectif, eventif, souvent passé waw + séquence eventive ligne narrative, reprise le réduire au passé narratif
weqatal projectif, modal, deontique ou relatif waw + séquence projetée instruction, condition, conséquence le réduire au futur consécutif

La notion de prototype est importante. Elle permet de reconnaître des régularités sans nier les emplois périphériques. Le prototype de wayyiqtol est la progression narrative, mais certains emplois peuvent être explicatifs, poétiques ou dépendants d’une forme précédente. Le prototype de qatal est perfectif et factuel, mais il peut être modal, précatif ou poétique. Le prototype de yiqtol est ouvert et projectif, mais il peut être habituel, gnomique ou archaïquement prétérital. Le prototype de weqatal est la continuité projetée, mais il peut aussi participer à des routines narratives ou à des chaînes hybrides.

Il faut donc distinguer trois niveaux :

  1. la forme morphologique, par exemple qatal ou wayyiqtol ;
  2. le faisceau de traits activé, par exemple perfectif, realis, séquentiel ou projectif ;
  3. l’opération discursive réalisée, par exemple MAINLINE, BACKGROUND, PROJECTION ou PROCEDURE.

Ces trois niveaux ne se recouvrent pas automatiquement. La même forme peut réaliser plusieurs opérations ; la même opération peut être réalisée par plusieurs formes. Le modèle proposé ici ne cherche donc pas à supprimer la polysémie. Il cherche à la rendre analysable.

Le tableau suivant donne une première matrice des relations attendues :

Forme Opérateurs fréquents Diagnostics principaux
qatal FACT, BACKGROUND, COMMENT, FLASHBACK, SUMMARY, GNOMIC, PRAYER, PARALLELISM perfectivité, stativité, X-V, rupture de chaîne, parallélisme
yiqtol PROJECTION, MODALITY, HABITUAL, GNOMIC, VOLITION, CONDITION, PRAYER, PARALLELISM irrealis, modalité, discours direct, poésie, négation, jussif
wayyiqtol MAINLINE, SEQUENCE, FOREGROUND, RESUMPTION, SPEECH-ENTRY, SPEECH-EXIT V1, waw, chaîne, succession, retour après insertion
weqatal PROCEDURE, INSTRUCTION, CONSEQUENCE, PREDICTION, CONDITION, PROJECTED-SEQUENCE waw, suite de yiqtol ou volitif, apodose, prescription

Dans la rédaction empirique, ces opérateurs seront écrits en majuscules lorsqu’ils fonctionnent comme étiquettes d’annotation. Le choix de l’opérateur devra toujours être justifié par des diagnostics, et non déduit automatiquement de la forme.

Proverbes 14.1 donne un exemple où le modèle impose de passer par les opérateurs poétiques : l’alternance ne se réduit ni au temps ni à l’aspect, mais s’inscrit dans l’antithèse des deux cola.

Proverbes 14.1 ID 18049 · Pv 14-1
חַכְמ֣וֹת נָ֭שִׁים בָּנְתָ֣ה בֵיתָ֑הּ וְ֝אִוֶּ֗לֶת בְּיָדֶ֥יהָ תֶהֶרְסֶֽנּוּ׃
ḥaxmṓt ńāšīm bānᵉtā́ vētā́h ẃ ʾiwwélet bᵉ yādétehersénnū
qatal yiqtol

3.5. Catalogue des opérateurs discursifs

Un opérateur discursif est défini ici comme la fonction qu’une clause accomplit par rapport aux clauses voisines et à la structure globale du texte. Il ne s’agit pas d’un morphème autonome ni d’une catégorie sémantique pure. C’est une fonction interprétative contrôlée par des indices morphologiques, syntaxiques, TAM, informationnels et génériques.

Par exemple, une clause en wayyiqtol peut accomplir l’opération MAINLINE si elle fait avancer la ligne événementielle ; elle peut accomplir l’opération RESUMPTION si elle reprend la narration après une insertion ; elle peut accomplir SPEECH-ENTRY si elle introduit une parole par un verbe de dire. De même, une clause en qatal peut accomplir BACKGROUND si elle fournit une information de fond, FLASHBACK si elle rapporte un événement antérieur, COMMENT si elle ajoute une évaluation ou une explication, ou PARALLELISM si elle répond à une autre forme dans une structure poétique.

Le catalogue sera organisé en sept familles.

3.5.1. Opérateurs macrostructurels

Ces opérateurs concernent la structuration globale d’un épisode ou d’un régime textuel.

Code Fonction Diagnostics typiques
INIT ouvrir un discours, une scène ou un épisode première clause, formule, cadre initial
EPISODE-SHIFT passer à un nouveau bloc nouveau sujet, lieu, temps, participant
CLOSURE fermer une scène résumé, formule finale, clause nominale
SUMMARY condenser une série d’événements qatal, clause récapitulative
SPEECH-ENTRY introduire le discours direct verbe de parole, souvent wayyiqtol
SPEECH-EXIT revenir au récit après parole reprise narrative, souvent wayyiqtol
POETIC-MODE passer à un régime poétique parallélisme, compression, rythme

3.5.2. Opérateurs narratifs

Ces opérateurs décrivent le rapport d’une clause à la ligne du récit.

Code Fonction Formes candidates
MAINLINE faire avancer la ligne principale wayyiqtol
SEQUENCE lier A puis B wayyiqtol, parfois weqatal procédural
FOREGROUND mettre au premier plan wayyiqtol, parfois qatal marqué
BACKGROUND fournir le fond qatal, X-qatal, participes, clauses nominales
SETTING installer scène, temps ou lieu clauses nominales, qatal, adverbiaux initiaux
RESUMPTION reprendre une chaîne interrompue wayyiqtol après insertion
RUPTURE rompre l’attente de chaîne X-qatal, changement de sujet, fronting
FLASHBACK rapporter un événement antérieur qatal, plus-que-parfait contextuel
COMMENT ajouter un commentaire narratorial qatal, clauses explicatives
EXPLANATION donner une cause ou justification ki, clauses subordonnées, qatal / yiqtol

3.5.3. Opérateurs TAM

Ces opérateurs ne remplacent pas les catégories TAM ; ils les rendent annotables.

Code Fonction
PAST orientation passée
ANTERIOR antériorité relative
SIMULTANEOUS simultanéité avec un autre repère
FUTURE orientation future
PERFECTIVE événement présenté globalement
IMPERFECTIVE événement présenté comme ouvert ou interne
HABITUAL événement répété ou habituel
ITERATIVE série de répétitions
RESULTATIVE état résultant
STATIVE état ou qualité
GNOMIC validité générale

3.5.4. Opérateurs modaux et projectifs

Ces opérateurs sont centraux pour yiqtol et weqatal.

Code Fonction Contextes typiques
REALIS événement posé comme fait qatal, wayyiqtol
IRREALIS événement non présenté comme réalisé yiqtol, weqatal
DEONTIC obligation ou devoir loi, instruction
PERMISSION permission discours direct, loi
ABILITY capacité discours direct
VOLITION volonté, souhait, intention jussif, cohortatif, yiqtol
COMMAND ordre impératif, jussif
PROHIBITION interdiction négation + jussif / yiqtol
CONDITIONAL condition protase, apodose
CONSEQUENCE résultat ou suite weqatal, apodose
PREDICTION annonce future prophétie, promesse, menace
INSTRUCTION prescription impératif, yiqtol, weqatal
PROCEDURE suite de gestes prescrits chaînes en weqatal

3.5.5. Opérateurs de structure informationnelle

Ces opérateurs décrivent le rapport entre clause, topique et focus.

Code Fonction Diagnostic
TOPIC-CONT maintien du topique même sujet ou participant
TOPIC-SHIFT changement de topique nouveau sujet, NP initial
FOCUS mise en relief constituant préposé ou contraste
CONTRAST opposition explicite ou implicite parallélisme, fronting
FRAME cadre temporel, spatial ou conditionnel adverbial ou PP initial
LEFT-DISLOCATION élément détaché à gauche X + clause résomptive
SUBJECT-FRONTING sujet préposé ordre S-V
OBJECT-FRONTING objet préposé ordre O-V
ADVERBIAL-FRONTING cadre circonstanciel initial ADV / PP + V

3.5.6. Opérateurs poétiques

Ces opérateurs sont nécessaires pour éviter de traiter la poésie comme une simple exception.

Code Fonction
SYN-PAR parallélisme synonymique
ANT-PAR parallélisme antithétique
SYNTH-PAR parallélisme synthétique
CLIMAX progression ou intensification
CHIASM organisation croisée
BICOLON-A / BICOLON-B position dans un bicolon
TRICOLON structure à trois membres
RHET-INTENS intensification rhétorique
PRAYER-MODE régime de prière
LAMENT-MODE régime de plainte ou lamentation
GNOMIC-COMPRESS vérité générale condensée
POETIC-FOREGROUND premier plan rhétorique plutôt que narratif

3.5.7. Opérateurs diachroniques

Ces opérateurs seront utilisés avec prudence. Ils ne doivent pas remplacer l’analyse synchronique.

Code Fonction
SHORT-PREFIX possible trace de forme préfixale courte
YAQTUL-RESIDUE résidu de yaqtul
YAQTULU-BACKGROUND arrière-plan de forme préfixale longue
JUSSIVE-OVERLAP chevauchement yiqtol / jussif
ARCHAIC-PRET emploi prétérital archaïque
REGISTER-ARCHAISM archaïsme de registre
GENRE-ARCHAISM conservation liée au genre

L’annexe A développera ce catalogue sous forme de référentiel d’annotation. Dans le corps du mémoire, on utilisera seulement les opérateurs nécessaires à l’analyse des passages étudiés.

3.6. Schéma d’annotation

Le modèle théorique doit produire une méthode. Pour cette raison, chaque occurrence pertinente des quatre formes principales sera annotée selon plusieurs champs. Le futur fichier de travail sera data/operator-annotation.csv.

Les colonnes minimales prévues sont les suivantes :

ref
book
chapter
verse
clause_id
hebrew_form
form_class
preceding_form
following_form
word_order
waw_presence
clause_type
speech_status
genre_macro
discourse_type
tam_primary
modality
operator_primary
operator_secondary
transition_type
topic_continuity
fronting_type
poetic_relation
root_semantics
ambiguity_level
notes
source_file

Ces champs se répartissent en cinq groupes.

Groupe Champs Fonction
Identification ref, book, chapter, verse, clause_id localiser la clause
Morphologie hebrew_form, form_class, waw_presence, root_semantics identifier la forme et le prédicat
Syntaxe word_order, clause_type, fronting_type décrire la structure clausale
Discours speech_status, genre_macro, discourse_type, transition_type situer la clause dans le texte
Interprétation tam_primary, modality, operator_primary, operator_secondary, ambiguity_level, notes annoter la fonction

Le champ form_class distinguera au minimum qatal, yiqtol, wayyiqtol, weqatal, participle, infinitive, imperative et other. Même si le mémoire se concentre sur quatre formes, les autres formes doivent être visibles, car elles peuvent interrompre ou préparer les chaînes.

Le champ word_order distinguera notamment V1, SV, VS, XV, OV, ADV-V, NEG-V et unknown.5. L’annotation de l’ordre des mots prolonge Goldfajn et Moshavi : elle vise à vérifier quand une clause V1 continue une chaîne et quand une clause X-verbe signale cadre, contraste, topique ou rupture. Cette annotation est essentielle pour tester l’hypothèse selon laquelle la position syntaxique est un diagnostic de fonction discursive.

Le champ speech_status distinguera narrative, direct_speech et embedded_speech. Le discours direct ne doit pas être traité comme simple contexte secondaire. Il modifie le centre déictique, la force illocutoire, la modalité et la valeur des formes.

Le champ transition_type indiquera la relation avec la clause précédente : continuation, rupture, resumption, backgrounding, foregrounding, projection, explanation, condition, parallelism ou speech_boundary.

Le champ operator_primary donnera l’opération principale, tandis que operator_secondary permettra de noter les cas où deux fonctions sont simultanément actives. Par exemple, une clause peut être à la fois BACKGROUND et FLASHBACK, ou PROJECTION et CONDITION. L’objectif n’est pas de forcer une occurrence dans une seule case, mais de distinguer la fonction dominante de la fonction secondaire.

Le champ ambiguity_level permettra de signaler le degré de certitude :

Niveau Signification
low l’analyse est stable et soutenue par plusieurs diagnostics
medium l’analyse est probable mais un autre opérateur reste possible
high l’occurrence est réellement ambiguë ou dépend d’une décision interprétative

Ce schéma d’annotation n’est pas seulement technique. Il formalise la thèse du mémoire : la valeur d’une forme verbale dépend de la convergence de plusieurs niveaux d’analyse.

3.7. Traitement des contradictions et des cas ambigus

Un des objectifs du modèle est d’éviter de traiter trop rapidement les emplois difficiles comme des exceptions. Une “contradiction” apparente entre forme et fonction peut révéler un changement de genre, une activation de la périphérie gauche, une modalité particulière, un effet rhétorique ou un résidu diachronique.

L’analyse suivra donc l’algorithme suivant :

  1. Identifier la forme verbale.
  2. Identifier la position clausale et l’ordre des constituants.
  3. Identifier les formes précédente et suivante.
  4. Identifier le type de clause et le statut de discours direct.
  5. Identifier le genre ou le régime discursif.
  6. Identifier les traits TAM les plus plausibles.
  7. Identifier l’opérateur principal et les opérateurs secondaires.
  8. Si la forme et la fonction attendue divergent, classer le type d’écart.

Les principaux types d’écart sont les suivants :

Type d’écart Description Exemple de problème
genre-driven le genre modifie la fonction attendue yiqtol poétique différent du yiqtol narratif
syntax-driven l’ordre des mots change l’interprétation X-qatal comme rupture ou cadre
modality-driven la forme reçoit une valeur irrealis ou volitive yiqtol dans une parole directe
discourse-driven la relation interclausale prime sur la valeur isolée qatal interrompant une chaîne en wayyiqtol
rhetoric-driven la forme sert une structure rhétorique qatal // yiqtol en parallélisme
diachronic un résidu historique est pertinent yiqtol prétérital en poésie archaïque

Cette méthode implique que l’ambiguïté n’est pas un échec de l’analyse. Elle fait partie de l’objet étudié. Dans un système où les formes réalisent des faisceaux de traits, certaines occurrences activent plusieurs traits concurrents. L’analyse doit alors montrer pourquoi une lecture est préférable, ou pourquoi deux lectures doivent être maintenues.

Il faudra aussi distinguer entre ambiguïté réelle et sous-spécification.6. Cette distinction évite de forcer les données : une occurrence peut être ambiguë entre deux lectures incompatibles, ou simplement sous-spécifiée parce que plusieurs traits restent compatibles dans le contexte. Une forme est ambiguë lorsque plusieurs analyses incompatibles restent possibles. Elle est sous-spécifiée lorsque le texte ne choisit pas explicitement entre plusieurs valeurs compatibles. La poésie fournit souvent des cas de sous-spécification : l’alternance qatal / yiqtol peut ne pas imposer une opposition temporelle stricte, mais ouvrir deux perspectives complémentaires dans un parallélisme.

Enfin, le modèle impose une règle de prudence : la diachronie ne sera invoquée qu’après l’examen des diagnostics synchroniques. Un yiqtol difficile ne doit pas être immédiatement classé comme archaïque ; il faut d’abord vérifier la syntaxe, le genre, le parallélisme, la modalité et la relation avec les clauses voisines.

3.8. Bilan

Le modèle proposé dans ce chapitre peut être résumé en une formule : les formes finies de l’hébreu biblique sont des moyens morphosyntaxiques par lesquels les clauses accomplissent des opérations discursives. Elles ne sont ni de simples temps, ni de simples aspects, ni de simples effets d’un waw conversif. Elles réalisent des faisceaux de traits qui prennent leur fonction dans une structure de clause et dans une relation textuelle.

Cette approche permet d’articuler les acquis des recherches antérieures. Elle conserve le TAM, mais l’insère dans la clause. Elle conserve l’analyse du discours, mais la rend annotable. Elle conserve la syntaxe, mais la relie à la fonction textuelle. Elle conserve la diachronie, mais la limite aux cas où elle éclaire réellement les données.

La suite appliquera ce modèle en plusieurs temps. Le chapitre 4 présentera le corpus, les données et les premiers signaux statistiques. Le chapitre 5 analysera les opérateurs narratifs, principalement autour de wayyiqtol et qatal. Le chapitre 6 étudiera la projection, la modalité et l’instruction, principalement autour de yiqtol et weqatal. Le chapitre 7 montrera comment la poésie active un autre régime d’organisation discursive, où les alternances verbales servent le parallélisme, la prière, le gnomique, la mémoire et l’intensification rhétorique.

Références citées dans le chapitre

  1. Cook, John A. The Semantics of Verbal Pragmatics: Clarifying the Roles of WAYYIQTOL and WEQATAL in Biblical Hebrew Prose. Journal of Semitic Studies 49/2, 2004, p. 247-273.
  2. Cook, John A. Time and the Biblical Hebrew Verb: The Expression of Tense, Aspect, and Modality in Biblical Hebrew. Winona Lake, Eisenbrauns, 2012.
  3. Goldfajn, Tal. Word Order and Time in Biblical Hebrew Narrative. Oxford, Clarendon Press, 1998.
  4. Halle, Morris, et Alec Marantz. Distributed Morphology and the Pieces of Inflection. Dans The View from Building 20. Cambridge, MIT Press, 1993, p. 111-176.
  5. Krifka, Manfred. Basic Notions of Information Structure. Acta Linguistica Hungarica 55/3-4, 2008, p. 243-276.
  6. Lambrecht, Knud. Information Structure and Sentence Form. Cambridge, Cambridge University Press, 1994.
  7. Longacre, Robert E., et Andrew C. Bowling. Understanding Biblical Hebrew Verb Forms: Distribution and Function Across Genres. Dallas, SIL International, 2015.
  8. Moshavi, Adina. Word Order in the Biblical Hebrew Finite Clause. Winona Lake, Eisenbrauns, 2012.
  9. Niccacci, Alviero. Syntax of the Verb in Classical Hebrew Prose. Sheffield, JSOT Press, 1990.
  10. Rizzi, Luigi. The Fine Structure of the Left Periphery. Dans Elements of Grammar. Dordrecht, Kluwer, 1997, p. 281-337.
  11. Robar, Elizabeth. The Verb and the Paragraph in Biblical Hebrew. Leiden, Brill, 2014.
  12. Starke, Michal. Nanosyntax: A Short Primer to a New Approach to Language. Nordlyd 36/1, 2009, p. 1-6.