Chapitre 6. Projection, modalité, condition et instruction

6.0. Fonction du chapitre

Le chapitre précédent a montré que la paire wayyiqtol / qatal organise une grande partie du régime narratif : progression de la ligne événementielle, fond, rupture, commentaire, reprise. Le présent chapitre déplace le centre de l’analyse vers une autre paire, yiqtol / weqatal, et vers un autre type d’organisation discursive : la projection.

Par projection, on entend ici tout domaine où l’événement n’est pas simplement présenté comme un fait réalisé et clôturé. Une clause projective peut annoncer un futur, exprimer une possibilité, formuler une permission, imposer une obligation, construire une condition, prolonger une instruction, décrire une routine, énoncer une menace ou soutenir une promesse.1. La projection regroupe ici plusieurs valeurs modales et temporelles ; elle s’appuie sur Palmer pour le vocabulaire général de la modalité, mais elle est définie discursivement. La projection n’est donc pas identique au futur. Le futur en est un cas important, mais non le seul.

La thèse du chapitre est la suivante : yiqtol et weqatal forment un domaine discursif commun, tout en y occupant des positions différentes. Yiqtol ouvre ou maintient souvent un événement comme non clôturé, modal, prospectif, habituel ou gnomique. Weqatal, en revanche, lie une clause à un domaine déjà ouvert et construit une séquence projetée : conséquence, instruction, procédure, apodose, développement futur ou continuation modale.

Le domaine se lit déjà dans les formes : תֹּאכֵל tōʾkēl ‘tu mangeras / tu peux manger’, תָּמוּת tāmût ‘tu mourras’, וְעָשִׂיתָ wəʿāśîtā ‘et tu feras’. Ces formes orientent l’événement vers ce qui est permis, interdit, attendu ou prescrit.

Ce chapitre ne cherche donc pas à remplacer l’ancienne formule “yiqtol = futur” par une nouvelle formule tout aussi réductrice. Il propose plutôt de décrire les contextes où yiqtol et weqatal se rencontrent comme des environnements syntaxico-discursifs de projection. Le corpus pilote soutient cette hypothèse : yiqtol est la forme principale la plus fréquente du corpus, avec 227 occurrences ; weqatal est moins fréquent, avec 71 occurrences, mais ses transitions sont révélatrices. On observe 30 transitions yiqtol -> weqatal, 19 transitions weqatal -> yiqtol et 15 transitions weqatal -> weqatal. La paire yiqtol + weqatal apparaît dans 34 unités textuelles. Ces chiffres indiquent que weqatal n’est pas seulement un qatal avec waw ; il travaille souvent à proximité fonctionnelle de yiqtol.

Graphique des indices projectifs du corpus pilote
Les indices projectifs montrent la proximité fonctionnelle de yiqtol et weqatal dans le corpus pilote.

6.1. Le domaine de la projection

Le domaine de la projection regroupe plusieurs opérations qui ont en commun de ne pas présenter l’événement comme un simple fait accompli dans la ligne narrative. Ces opérations peuvent être temporelles, modales, logiques ou discursives.

Opérateur Fonction Formes typiques
FUTURE situer un événement dans l’avenir yiqtol, weqatal, parfois qatal de certitude
PROSPECTIVE présenter un événement attendu ou orienté vers l’avant yiqtol, weqatal
MODALITY exprimer possibilité, capacité, obligation ou permission yiqtol, weqatal, impératif
VOLITION exprimer volonté, souhait, ordre ou décision yiqtol, jussif, cohortatif, impératif, weqatal
CONDITION ouvrir un espace hypothétique im + qatal / yiqtol, infinitif, participe
CONSEQUENCE formuler le résultat d’une condition ou d’une action weqatal, yiqtol, parfois qatal
INSTRUCTION prescrire une action à accomplir impératif, yiqtol, weqatal
PROCEDURE organiser une suite d’actions attendues ou habituelles weqatal, yiqtol
PREDICTION annoncer ce qui adviendra yiqtol, weqatal
HABITUAL décrire ce qui se répète yiqtol, weqatal, participe
GNOMIC énoncer une vérité générale yiqtol, qatal, clauses nominales

Ces opérateurs n’appartiennent pas à un seul genre. On les trouve dans le discours direct narratif, dans les paroles divines, dans les lois, dans les instructions, dans les bénédictions, dans les menaces, dans les prières et dans certains passages sapientiaux ou poétiques. Ce qui change, c’est le régime discursif : une projection peut être une promesse, une obligation, une hypothèse, une procédure ou une vérité générale.

La différence avec la narration est nette. Dans une chaîne narrative prototypique, wayyiqtol relie des événements réalisés : A eut lieu, puis B eut lieu. Dans une chaîne projective, weqatal relie des événements qui dépendent d’un cadre ouvert : si A, alors B ; fais A, puis B devra suivre ; il arrivera A, puis B ; quand A se produira, B en résultera. La séquence existe, mais elle n’a pas le même statut ontologique. Elle est prescrite, attendue, conditionnée ou promise.

Les marqueurs conditionnels eux-mêmes doivent être lus comme des formes du texte : אִם ʾim ‘si’, כִּי ‘quand / si / car’, et parfois une simple juxtaposition clausale suffisent à ouvrir le domaine hypothétique.

On peut représenter cette distinction ainsi :

Chaîne Relation Formes prototypiques
narrative A est arrivé, puis B est arrivé wayyiqtol -> wayyiqtol
projective A est envisagé, puis B doit / peut / va suivre yiqtol -> weqatal
procédurale fais A, puis accomplis B impératif / yiqtol -> weqatal
conditionnelle si A, alors B protase + weqatal / yiqtol
habituelle chaque fois que A, B suit yiqtol / weqatal

Cette distinction permet de comprendre pourquoi weqatal est morphologiquement proche de qatal, mais discursivement proche de yiqtol. Morphologiquement, il appartient à la série suffixale avec waw. Fonctionnellement, il apparaît souvent dans un domaine déjà ouvert par un futur, une condition, une injonction, une parole autorisée ou une routine. Dans le modèle du chapitre 3, cela correspond à une interaction entre LinkP, ModP et AspP.

6.2. yiqtol comme opérateur d’événement ouvert

Le prototype de yiqtol dans ce chapitre peut être formulé ainsi :

yiqtol =
[Asp:IMPERFECTIVE/OPEN] + [Mod:IRREALIS/POTENTIAL]
+ [T:FUTURE/PRESENT/HABITUAL] + [Discourse:PROJECTION]

Cette formule ne signifie pas que chaque yiqtol possède toutes ces valeurs à la fois. Elle signifie que yiqtol présente l’événement comme ouvert sous un certain rapport : non achevé, non réalisé, répété, possible, voulu, prescrit, attendu ou généralisé.2. Cook et Joosten divergent dans leurs modèles, mais tous deux invitent à ne pas réduire yiqtol à un futur simple. Son domaine recoupe l’imperfectif, la modalité, l’habitude et la projection. Le contexte détermine quelle dimension devient dominante.

Les emplois principaux peuvent être organisés en quatre familles.

Famille Valeur Exemple de contexte
aspectuelle progressif, duratif, habituel action en cours ou répétée
temporelle futur, prospectif événement attendu
modale capacité, permission, obligation, délibération parole directe, question, ordre
générale gnomique, vérité habituelle sagesse, proverbe, énoncé général

La valeur future est fréquente, mais elle ne doit pas être isolée du reste. Dans Genèse 2.17b, la forme תָּמוּת exprime la conséquence projetée de la transgression : “tu mourras”. Le futur est ici inséparable d’un cadre conditionnel implicite : le jour où tu mangeras de l’arbre, cette conséquence se produira. L’événement n’est pas simplement daté dans l’avenir ; il est attaché à une condition.

Genèse 2.17b ID 48 · Gn 2-17b
כִּ֗י בְּי֛וֹם אֲכָלְךָ֥ מִמֶּ֖נּוּ מ֥וֹת תָּמֽוּת׃
́ bᵉ yṓm ʾăxālᵉxā́ mimménnū ́t tāmū́t
car du jour où tu en mangeras , tu dois mourir ... !
infinitif participe yiqtol

Genèse 2.16 montre un autre emploi. La construction infinitif absolu + yiqtol exprime la permission : “tu peux manger” ou “tu mangeras librement” de tout arbre du jardin. Le yiqtol n’est pas ici une prédiction neutre ; il relève de la modalité déontique. Le locuteur autorisé ouvre un espace permis.

Genèse 2.16 ID 47 · Gn 2-16
וַיְצַו֙ יְהוָ֣ה אֱלֹהִ֔ים עַל־הָֽאָדָ֖ם לֵאמֹ֑ר מִכֹּ֥ל עֵֽץ־הַגָּ֖ן אָכֹ֥ל תֹּאכֵֽל׃
wa yᵉṣáw ʔăḏōnā́y ʾĕlōhī́m ʿal-hā́ ʾādā́m lē ʾmṓr mi-k-kṓl ʿḗṣ-ha-g-gā́n ʾāxṓl tōxḗl
L’Éternel-Dieu donna un ordre à l’homme, en disant : "Tous les arbres du jardin, tu peux t’en nourrir ;
wayyiqtol infinitif participe yiqtol

Genèse 3.3 combine interdiction et conséquence. La parole rapportée par la femme contient des yiqtol négatifs : “vous n’en mangerez pas” et “vous n’y toucherez pas”, puis une clause introduite par “de peur que” avec yiqtol. Le passage montre la capacité de yiqtol à fonctionner dans un réseau modal : prohibition, limite, conséquence envisagée.

Genèse 3.3 ID 59 · Gn 3-3
וּמִפְּרִ֣י הָעֵץ֮ אֲשֶׁ֣ר בְּתוֹךְ־הַגָּן֒ אָמַ֣ר אֱלֹהִ֗ים לֹ֤א תֹֽאכְלוּ֙ מִמֶּ֔נּוּ וְלֹ֥א תִגְּע֖וּ בּ֑וֹ פֶּן־תְּמֻתֽוּן׃
ū mi-p-pᵉrī́ hā ʿēṣ ʾăšér bᵉ tōx-ha-g-gā́n ʾāmár ʾĕlōhī́m lṓ ́xᵉlū mimménnū wᵉ lṓ tiggᵉʿū́́ pen-tᵉmutū́n
mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez point, sous peine de mourir ."
qatal yiqtol

Deutéronome 1.12 illustre la capacité ou potentialité : “comment pourrais-je porter seul vos charges, vos fardeaux et vos litiges ?” La forme ne désigne pas un futur chronologique ; elle exprime l’impossibilité pratique pour le sujet d’assumer une charge. Le contexte interrogatif active la valeur modale.

Genèse 24.58 montre enfin le domaine volitif. On demande à Rébecca : “iras-tu avec cet homme ?” Elle répond par un yiqtol : “j’irai”. La forme exprime moins une simple prévision qu’une décision. Le futur et la volonté se superposent.

La réponse אֵלֵךְ ʾēlēk ‘j’irai’ n’est donc pas seulement prospective ; elle encode une décision de sujet parlant dans une scène de dialogue.

Genèse 24.58 ID 650 · Gn 24-58
וַיִּקְרְא֤וּ לְרִבְקָה֙ וַיֹּאמְר֣וּ אֵלֶ֔יהָ הֲתֵלְכִ֖י עִם־הָאִ֣ישׁ הַזֶּ֑ה וַתֹּ֖אמֶר אֵלֵֽךְ׃
wa-y-yiqrᵉʾū́ lᵉ rivqā́ wa-y-yōmᵉrū́ ʾēléhă tēlᵉxī́ ʿim-hā ʾī́š ha-z-zéh wa-t-tṓmer ʾēlḗx
ils appelèrent Rébecca et lui dirent "Pars-tu avec cet homme?" Elle répondit : "Je pars "
wayyiqtol yiqtol

Ces exemples justifient l’étiquette d’événement ouvert. Yiqtol ne clôt pas l’événement comme fait. Il le maintient disponible pour une modalité, une décision, une obligation, une projection ou une généralisation. Cette ouverture explique aussi sa fréquence dans le discours direct. Lorsque les personnages parlent, ils promettent, ordonnent, craignent, interrogent, projettent, discutent des possibles. Le discours direct est donc un habitat naturel de yiqtol.

Il reste cependant nécessaire de distinguer yiqtol long, jussif, cohortatif et emplois archaïques éventuels. Le présent chapitre les regroupe sous l’étiquette morphologique du corpus, mais l’interprétation devra noter la force illocutoire. Un yiqtol dans une question, un jussif créateur, un futur de menace et un présent gnomique n’ont pas le même opérateur primaire, même s’ils appartiennent à un même domaine d’ouverture.

6.3. weqatal comme séquence projetée

Le prototype de weqatal peut être représenté de la manière suivante :

weqatal =
[Link:WAW] + [Seq:PROJECTED] + [Mod:IRREALIS/DEONTIC]
+ [Discourse:CONSEQUENCE/INSTRUCTION/PROCEDURE]

La forme ne se comprend pas correctement si l’on part uniquement de sa morphologie suffixale. Certes, weqatal ressemble à qatal et peut être décrit historiquement en relation avec la conjugaison suffixale. Mais dans de nombreux contextes synchroniques, il prolonge le domaine de yiqtol.3. Cook, Notarius et Andrason discutent la cohérence de weqatal. Le choix du chapitre est synchronique : décrire sa fonction de continuation projective plutôt que le traiter comme simple qatal avec waw. Il est donc préférable de l’analyser comme une forme de liaison projective.

La différence avec qatal peut être formulée simplement. Qatal pose souvent un fait, un résultat ou un arrière-plan. Weqatal, lui, attache une prédication à un domaine déjà ouvert. Il ne dit pas seulement “B” ; il dit “et B suivra / devra suivre / en résultera / sera accompli dans ce cadre”. Sa contribution est relationnelle.

Le corpus pilote confirme cette proximité avec yiqtol. Les transitions yiqtol -> weqatal sont nombreuses : 30 attestations, autant que les transitions wayyiqtol -> qatal. Les transitions weqatal -> yiqtol apparaissent 19 fois, et les chaînes weqatal -> weqatal 15 fois. Ces trois chiffres indiquent que weqatal fonctionne souvent dans un réseau projectif, non comme une simple variante avec waw.

On peut distinguer plusieurs emplois typiques :

Emploi de weqatal Fonction Exemple de contexte
apodose conséquence d’une condition Genèse 28.20-21
prescription suite d’une obligation Exode 20.9
finalité résultat visé 2 Rois 5.6b
prédiction développement futur Genèse 3.5
routine séquence habituelle 1 Samuel 7.16
promesse / bénédiction projection autorisée Genèse 12.3
réponse à un cadre yiqtol continuation projective Exode 18.16

Exode 20.9 donne une formulation très nette : “six jours tu travailleras (yiqtol) et tu feras (weqatal) tout ton ouvrage.” Le weqatal ne marque pas une action passée. Il prolonge une prescription. La relation entre les deux clauses est séquentielle, mais la séquence appartient au domaine normatif : accomplis le travail, puis réalise tout ce qui relève de ton ouvrage.

Exode 20.9 ID 2061 · Ex 20-9
שֵׁ֤֣שֶׁת יָמִ֣ים֙ תַּֽעֲבֹ֔ד֮ וְעָשִׂ֖֣יתָ כָּל־מְלַאכְתֶּֽךָ֒
šḗšet yāmī́m táʿăvṓd wᵉ ʿāśī́ kol-mᵉlaxté
Durant six jours tu travailleras et t’occuperas de toutes tes affaires,
yiqtol weqatal

Exode 18.16 illustre une routine institutionnelle. “Quand ils ont une affaire, elle vient à moi, et je juge entre un homme et son prochain, et je fais connaître les statuts de Dieu.” Le contexte n’est pas celui d’un événement unique ; il décrit la manière habituelle dont Moïse exerce sa fonction. Le yiqtol ou le cadre initial ouvre le domaine récurrent, et les weqatal organisent les étapes de la procédure.

2 Rois 5.6b montre un autre type de projection : “j’ai envoyé vers toi Naaman, mon serviteur, et tu le délivreras de sa lèpre.” Le qatal pose l’envoi comme fait accompli ; le weqatal exprime la finalité attendue de cet envoi. La forme ne se contente pas d’ajouter une suite temporelle ; elle encode le résultat visé par l’acte de communication.

2 Rois 5.6b ID 9572 · 2Rs 5-6b
וְעַתָּ֗ה כְּב֨וֹא הַסֵּ֤פֶר הַזֶּה֙ אֵלֶ֔יךָ הִנֵּ֨ה שָׁלַ֤חְתִּי אֵלֶ֙יךָ֙ אֶת־נַעֲמָ֣ן עַבְדִּ֔י וַאֲסַפְתּ֖וֹ מִצָּרַעְתּֽוֹ׃
wᵉ ʿattā́ kᵉ vṓ ha-s-sḗfer ha-z-zéh ʾēléxā hinnḗ šāláḥtī ʾēléxā ʾet-naʿămā́n ʿavdī́ wa ʾăsaftṓ mi-ṣ-ṣāraʿtṓ
Au moment où cette lettre te parviendra, sache que j’ai envoyé vers toi Naaman, mon serviteur, pour que tu le délivres de sa lèpre.
infinitif qatal weqatal

Ainsi, weqatal est moins un “futur converti” qu’un opérateur de continuation projective. Il reçoit souvent son orientation d’une clause précédente : condition, injonction, futur, promesse, parole divine, procédure ou loi.

6.4. Transitions yiqtol / weqatal dans le corpus

Les transitions observées au chapitre 4 deviennent ici interprétatives. La matrice complète montrait que yiqtol tend à rester dans son propre domaine (yiqtol -> yiqtol : 77 attestations), mais aussi qu’il ouvre régulièrement une suite en weqatal (yiqtol -> weqatal : 30 attestations). Cette relation est centrale pour l’hypothèse H3 du mémoire.

Transition Nombre Interprétation de travail
yiqtol -> yiqtol 77 maintien d’un domaine ouvert : projection, modalité, poésie, gnomique
yiqtol -> weqatal 30 passage d’une ouverture à une conséquence ou suite projective
weqatal -> yiqtol 19 retour à une modalité ou à une proposition ouverte
weqatal -> weqatal 15 chaîne procédurale, conditionnelle ou prescriptive
weqatal -> wayyiqtol 1 frontière forte entre projection et narration
Graphique des transitions yiqtol et weqatal
Le domaine projectif se maintient surtout par yiqtol -> yiqtol, mais les passages vers et depuis weqatal indiquent une véritable séquence projetée.

La rareté de weqatal -> wayyiqtol est instructive. Elle suggère que weqatal appartient rarement à une transition immédiate vers la ligne narrative principale. À l’inverse, sa proximité avec yiqtol confirme que les deux formes partagent un domaine où les événements sont attendus, prescrits ou conditionnés.

Il faut toutefois éviter de déduire l’opérateur uniquement de la transition. Une chaîne yiqtol -> weqatal peut être légale, conditionnelle, promissive, menaçante ou procédurale. L’annotation doit donc préciser genre, speech_status, clause_type et operator_primary.

Le test suivant peut guider l’analyse :

Question Si oui Opérateur probable
La clause exprime-t-elle un futur dépendant d’un cadre ? oui FUTURE / PROSPECTIVE
La clause exprime-t-elle permission ou obligation ? oui DEONTIC / INSTRUCTION
La clause suit-elle une protase conditionnelle ? oui CONSEQUENCE / APODOSIS
La clause suit-elle un impératif, jussif ou cohortatif ? oui VOLITIVE-SEQUENCE / INSTRUCTION
La clause décrit-elle une routine répétée ? oui HABITUAL / PROCEDURE
La clause appartient-elle à une parole divine ou autorisée ? oui AUTHORITATIVE-PROJECTION

Le domaine yiqtol / weqatal est donc un domaine de transitions orientées, mais son interprétation exige un contrôle syntaxique et discursif.

6.5. Structures conditionnelles

Les structures conditionnelles sont le lieu le plus transparent de la projection. Elles organisent une relation logique entre une protase et une apodose : si A, alors B.4. La condition oblige à séparer forme verbale et position logique. Une même forme peut appartenir à une protase, à une apodose ou à une suite de conséquence. La forme verbale n’y exprime pas seulement le temps ; elle contribue à l’architecture de l’hypothèse et de la conséquence.

Position Formes possibles Fonction
protase qatal, yiqtol, infinitif, participe, parfois weqatal ouvrir le cadre hypothétique
apodose weqatal, yiqtol, qatal, impératif exprimer conséquence, résultat ou décision
suite d’apodose weqatal -> weqatal développer la conséquence

Genèse 28.20-21 fournit un exemple particulièrement clair. Jacob fait un vœu : si Dieu est avec lui, s’il le garde dans le chemin, s’il lui donne du pain et un vêtement, et s’il revient en paix à la maison de son père, alors YHWH sera son Dieu. La protase commence par im et yiqtol, puis se développe par une série de weqatal. L’apodose elle-même est également exprimée par weqatal.

Genèse 28.20-21 ID 794 · Gn 28-20-21
(20) וַיִּדַּ֥ר יַעֲקֹ֖ב נֶ֣דֶר לֵאמֹ֑ר אִם־יִהְיֶ֨ה אֱלֹהִ֜ים עִמָּדִ֗י וּשְׁמָרַ֙נִי֙ בַּדֶּ֤רֶךְ הַזֶּה֙ אֲשֶׁ֣ר אָנֹכִ֣י הוֹלֵ֔ךְ וְנָֽתַן ־לִ֥י לֶ֛חֶם לֶאֱכֹ֖ל וּבֶ֥גֶד לִלְבֹּֽשׁ ׃ (21) וְשַׁבְתִּ֥י בְשָׁל֖וֹם אֶל־בֵּ֣ית אָבִ֑י וְהָיָ֧ה יְהוָ֛ה לִ֖י לֵאלֹהִֽים׃
(20) wa-y-yiddár yaʿăqṓv néder lē ʾmṓr ʾim-yihyéh ʾĕlōhī́m ʿimmādī́ ū šᵉmārá ba-d-dérex ha-z-zéh ʾăšér ʾānōxī́ hōlḗx wᵉ nā́tan -lī́ léḥem le ʾĕxṓl ū véged li lᵉbbṓš (21) wᵉ šavtī́ vᵉ šālṓm ʾel-bḗt ʾāvī́ wᵉ hāyā́ ʔăḏōnā́y lī́ lē ʾlōhī́m
(20) Jacob prononça un vœu en ces termes : "Si le Seigneur est avec moi, s’il me protège dans la voie où je marche , s’il me donne du pain à manger et des vêtements pour me couvrir ; (21) si je retourne en paix à la maison paternelle, alors le Seigneur aura été un Dieu pour moi
wayyiqtol infinitif yiqtol weqatal participe

La structure n’est pas une succession de futurs indépendants. Elle est une architecture conditionnelle. Le yiqtol ouvre le cadre hypothétique ; les weqatal prolongent ce cadre en étapes projetées ; le dernier weqatal formule le résultat ou l’engagement correspondant. L’intérêt de l’exemple est précisément de montrer que weqatal peut appartenir à la protase prolongée aussi bien qu’à l’apodose. La fonction dépend de la position dans la structure logique, non de la forme seule.

Exode 22.26b donne un autre type de condition : “s’il crie vers moi, j’entendrai, car je suis compatissant.” Le passage combine weqatal, yiqtol et weqatal. Le premier weqatal introduit un cadre récurrent ou conditionnel ; le yiqtol marque l’éventualité de l’appel ; le weqatal final exprime la réponse divine. La séquence est projective, mais elle est aussi éthique et juridique : elle garantit la réaction de YHWH dans un cas déterminé.

Exode 22.26b ID 2141 · Ex 22-26b
וְהָיָה֙ כִּֽי־יִצְעַ֣ק אֵלַ֔י וְשָׁמַעְתִּ֖י כִּֽי־חַנּ֥וּן אָֽנִי׃ (ס)
wᵉ hāyā́́-yiṣʿáq ʾēláy wᵉ šāmaʿtī́́-ḥannū́n ʾā́nī . s
Or, s’il se plaint à moi, je l’écouterai, car je suis compatissant.
weqatal yiqtol

2 Rois 7.4a, dans le discours des lépreux, illustre la délibération conditionnelle : “si nous disons : entrons dans la ville, nous mourrons là ; si nous restons ici, nous mourrons aussi.” Le passage montre que la condition peut articuler qatal, yiqtol et weqatal. Le qatal “si nous disons” ne pose pas un fait réalisé ; il sert à ouvrir une hypothèse de décision. Les weqatal expriment les conséquences envisagées. Ici encore, la forme est déterminée par l’architecture discursive.

2 Rois 7.4a ID 9630 · 2Rs 7-4a
אִם־אָמַרְנוּ֩ נָב֨וֹא הָעִ֜יר וְהָרָעָ֤ב בָּעִיר֙ וָמַ֣תְנוּ שָׁ֔ם וְאִם־יָשַׁ֥בְנוּ פֹ֖ה וָמָ֑תְנוּ
ʾim-ʾāmarnū́ nāvṓ hā ʿī́r wᵉ hā rāʿā́v bā ʿīr wā mátnū šā́m wᵉ ʾim-yāšávnū́ wā mā́tᵉnū
Si nous nous décidons à entrer dans la ville, la famine y règne et nous y mourrons; si nous demeurons ici, nous mourrons également.
qatal yiqtol weqatal

Les structures conditionnelles obligent donc à séparer trois niveaux :

  1. la forme verbale ;
  2. la position logique : protase, apodose, suite ;
  3. le type de projection : hypothèse réelle, menace, promesse, procédure, délibération.

Sans cette distinction, on risque de traduire toutes les formes en futur et de perdre la structure argumentative du passage.

6.6. Discours instructionnel, procédural et légal

Le discours instructionnel est le pendant projectif du récit. Dans un récit, la ligne principale dit ce qui s’est produit. Dans une instruction, la ligne principale dit ce qui doit être fait. Cette différence explique pourquoi weqatal peut y jouer un rôle de premier plan sans devenir narratif.

Longacre et Bowling classent les discours prédictifs, procéduraux et instructionnels dans un même complexe lié à la projection.5. Longacre et Bowling permettent de définir une ligne principale non narrative : dans une procédure ou une instruction, la progression n’est pas celle d’événements accomplis mais celle d’actions prescrites. Leur observation rejoint directement le modèle de ce mémoire : certains genres textuels ont une forme ou une constellation de formes caractéristique pour leur ligne principale. Dans le récit, wayyiqtol domine la progression événementielle ; dans l’instruction et la procédure, yiqtol, weqatal, l’impératif, le jussif et le cohortatif organisent la ligne de ce qui doit ou peut se produire.

Le contraste peut être résumé ainsi :

Récit Instruction / procédure
wayyiqtol -> wayyiqtol yiqtol -> weqatal
événement A puis événement B action requise A puis action requise B
ligne événementielle réalisée ligne procédurale projetée
progression temporelle du récit progression normative ou technique
opérateur MAINLINE opérateur INSTRUCTION / PROCEDURE

Exode 20.9 est un exemple simple de ligne instructionnelle : “six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage.” Le yiqtol initial exprime l’obligation ou la permission normée de travailler ; le weqatal prolonge cette norme en action complémentaire. Le point n’est pas que ces actions sont déjà réalisées, mais qu’elles constituent la conduite prescrite.

Genèse 24.4, dans le discours d’Abraham à son serviteur, fonctionne de manière proche : “tu iras vers mon pays et ma parenté, et tu prendras une femme pour mon fils Isaac.” Le yiqtol ouvre l’ordre projeté ; le weqatal enchaîne l’action attendue. Le domaine est directif, non narratif. Si l’on traduisait simplement par deux futurs, on perdrait l’autorité de l’instruction.

Genèse 24.4 ID 596 · Gn 24-4
כִּ֧י אֶל־אַרְצִ֛י וְאֶל־מוֹלַדְתִּ֖י תֵּלֵ֑ךְ וְלָקַחְתָּ֥ אִשָּׁ֖ה לִבְנִ֥י לְיִצְחָֽק׃
́ ʾel-ʾarṣī́ wᵉ ʾel-mōladtī́ tēlḗx wᵉ lāqaḥtā́ ʾiššā́ li vᵉnī́ lᵉ yiṣḥā́q
mais bien d’aller dans mon pays et dans mon lieu natal chercher une épouse à mon fils, à Isaac."
yiqtol weqatal

Les discours procéduraux peuvent aussi être insérés dans un récit. Le chapitre 5 a déjà signalé 1 Samuel 7.15-16 : le récit résume la fonction de Samuel, puis une série de weqatal décrit sa tournée annuelle. La routine n’est pas racontée comme un épisode unique, mais comme une procédure répétée. Le weqatal construit alors une ligne habituelle.

Dans une loi ou une procédure, des verbes comme תַּעֲבֹד taʿăvōd ‘tu travailleras / tu serviras’ et וְעָשִׂיתָ wəʿāśîtā ‘et tu feras’ appartiennent à une ligne de devoir-faire, non à une chronique d’événements passés.

Le domaine juridique pousse cette logique plus loin. Les lois casuistiques et apodictiques utilisent souvent des conditions, des interdictions et des conséquences. Une loi ne raconte pas un événement ; elle définit ce qui doit être fait si un certain cas se produit. Les formes verbales y participent à une architecture normative :

Élément légal Fonction discursive Formes fréquentes
cas situation envisagée ki, im, yiqtol, participe
interdiction limite imposée négation + yiqtol
obligation conduite requise yiqtol, weqatal, impératif
conséquence résultat juridique ou divin weqatal, qatal, clause nominale
justification fondement de la norme ki + clause

Dans ces textes, weqatal peut donc être “ligne principale”, mais au sens procédural. Il construit la suite des actions prescrites, non la suite des événements racontés. Cette distinction est nécessaire pour éviter d’appliquer mécaniquement les catégories du récit aux autres genres.

6.7. Discours divin, promesse, menace et prophétie

Le discours divin et les paroles d’autorité constituent un sous-domaine majeur de la projection. Ils ne doivent pas être traités comme un simple cas de discours direct. Certes, ils relèvent souvent du discours direct au sens formel ; mais leur force illocutoire est particulière. Une parole divine peut promettre, menacer, bénir, maudire, instituer une norme, annoncer un jugement ou engager une alliance. Dans ces contextes, yiqtol et weqatal ne codent pas seulement le futur ; ils codent une projection autorisée.

Genèse 12.3 en fournit un exemple : la parole adressée à Abram combine des formes projectives de bénédiction et de malédiction, puis un weqatal indiquant que toutes les familles de la terre seront bénies en lui. Le futur n’est pas une simple prédiction neutre ; il est une promesse d’alliance. La forme verbale participe à un acte de parole dont l’autorité fonde la projection.

Genèse 12.3 ID 302 · Gn 12-3
וַאֲבָֽרֲכָה֙ מְבָ֣רְכֶ֔יךָ וּמְקַלֶּלְךָ֖ אָאֹ֑ר וְנִבְרְכ֣וּ בְךָ֔ כֹּ֖ל מִשְׁפְּחֹ֥ת הָאֲדָמָֽה׃
wa ʾăvā́răxā mᵉvā́rᵉxé ū mᵉqallelᵉxā́ ʾāʾṓr wᵉ nivrᵉxū́ vᵉxā́́l mišpᵉḥṓt hā ʾădāmā́
Je bénirai ceux qui te béniront , et qui t’outragera je le maudirai ; et par toi seront heureuses toutes les races de la terre."
yiqtol participe weqatal

Genèse 3.5, dans la parole du serpent, utilise des weqatal pour annoncer les conséquences de la transgression : les yeux seront ouverts, les humains seront comme Dieu. Formellement, la structure est projective ; pragmatiquement, elle est persuasive et trompeuse. L’exemple montre que la projection n’est pas toujours divine ni véridique. Elle peut être promesse, menace, persuasion ou manipulation.

Genèse 3.5 ID 61 · Gn 3-5
כִּ֚י יֹדֵ֣עַ אֱלֹהִ֔ים כִּ֗י בְּיוֹם֙ אֲכָלְכֶ֣ם מִמֶּ֔נּוּ וְנִפְקְח֖וּ עֵֽינֵיכֶ֑ם וִהְיִיתֶם֙ כֵּֽאלֹהִ֔ים יֹדְעֵ֖י ט֥וֹב וָרָֽע׃
ḱī yōdḗaʿ ʾĕlōhī́m kī́ bᵉ yōm ʾăxālᵉxém mimménnū wᵉ nifqᵉḥū́ ʿḗnēxém wi hᵉyītéḿ ʾlōhī́m yōdᵉʿḗ ṭṓv wā rā́ʿ
mais Dieu sait que, du jour où vous en mangerez , vos yeux seront dessillés , et vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal."
participe infinitif weqatal

Deutéronome 32.23 illustre la menace : “j’accumulerai sur eux des maux, j’épuiserai contre eux mes flèches.” Les yiqtol construisent une série d’actions futures, mais la force du passage n’est pas seulement temporelle. Il s’agit d’une parole de jugement. L’opérateur primaire peut être PREDICTION ou THREAT selon le niveau d’analyse.

Deutéronome 32.23 ID 5783 · Dt 32-23
אַסְפֶּ֥ה עָלֵ֖ימוֹ רָע֑וֹת חִצַּ֖י אֲכַלֶּה ־בָּֽם׃
ʾaspéh ʿālḗmō rāʿṓt ḥiṣṣáy ʾăxalleh-bā́m
yiqtol

Dans les paroles prophétiques, le problème devient encore plus complexe, car qatal peut aussi exprimer une certitude future, traditionnellement appelée “parfait prophétique”. Ce chapitre ne développe pas encore cette question en détail, mais il faut noter qu’elle confirme le principe général du mémoire : la forme ne suffit pas.6. Le dit parfait prophétique illustre la nécessité de distinguer forme, force illocutoire et certitude discursive : un qatal peut fonctionner dans un espace orienté vers l’avenir. Une prédiction peut être codée par yiqtol, weqatal ou parfois qatal, selon que le texte insiste sur la projection, la séquence, la certitude ou l’accomplissement anticipé.

Pour l’annotation, il faudra donc distinguer le statut formel du discours et sa force :

Champ Question Valeurs possibles
speech_status la clause appartient-elle au discours direct ? narrative / direct_speech / embedded_speech
speaker_authority qui parle ? divine / royal / prophetic / human / deceptive
speech_function que fait la parole ? promise / threat / blessing / curse / command / prediction
projection_type quel espace est ouvert ? future / condition / instruction / consequence / vow

Cette précision permet d’éviter deux erreurs symétriques : réduire le discours divin à un simple futur, ou traiter toute projection comme promesse divine. La projection est une opération discursive ; sa valeur pragmatique dépend du locuteur, du genre et de la force illocutoire.

6.8. Lectures rapprochées

6.8.1. Genèse 2.16-17 : permission, limite, conséquence

Genèse 2.16-17 est un passage compact où la projection prend trois formes. D’abord, le récit introduit le commandement divin par wayyiqtol : YHWH Dieu commande à l’homme. Ensuite, à l’intérieur du discours direct, l’infinitif absolu avec yiqtol exprime la permission : de tous les arbres du jardin, tu peux manger. Enfin, la clause suivante construit la limite et la conséquence : le jour où tu mangeras de l’arbre interdit, tu mourras.

La structure peut être représentée ainsi :

SPEECH-ENTRY: wayyiqtol
PERMISSION: infinitif absolu + yiqtol
CONDITION / TEMPORAL FRAME: infinitif dans "le jour où..."
CONSEQUENCE: infinitif absolu + yiqtol

Le passage montre que le futur n’est pas la catégorie centrale. Le premier yiqtol relève de la permission ; le second de la conséquence attachée à une transgression. Les deux formes appartiennent au domaine projectif, mais elles accomplissent des opérations différentes.

6.8.2. Genèse 28.20-21 : le vœu conditionnel

Genèse 28.20-21 est un excellent test pour yiqtol et weqatal. Jacob fait un vœu avec une structure conditionnelle. Le yiqtol après im ouvre le cadre : si Dieu est avec moi. Les weqatal suivants prolongent ce cadre : s’il me garde, s’il me donne du pain et des vêtements, si je reviens en paix. Enfin, le dernier weqatal formule l’engagement : YHWH sera mon Dieu.

La force du passage dépend de la structure globale. Chaque weqatal ne doit pas être isolé comme un futur autonome. Les formes forment une chaîne conditionnelle. L’opérateur primaire n’est pas seulement FUTURE, mais CONDITIONAL-PROJECTION. La morphologie suffixale de weqatal ne le rapproche pas ici de qatal factuel ; elle le place dans le prolongement du yiqtol initial.

6.8.3. Exode 20.9 et Exode 22.26b : norme et garantie

Exode 20.9 montre la ligne instructionnelle : “six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage.” Le yiqtol et le weqatal ne décrivent pas ce que l’Israélite a fait, mais ce qu’il doit faire dans l’ordre hebdomadaire normé. La séquence est réelle comme norme, non comme événement accompli.

Exode 22.26b ajoute la dimension de garantie divine : si le pauvre crie vers YHWH, YHWH entendra, car il est compatissant. La condition, l’éventualité de l’appel et la réponse divine forment une micro-architecture légale et théologique. Weqatal y fonctionne comme réponse promise dans un cadre normatif.

Ces deux textes montrent que la loi biblique n’est pas seulement un ensemble d’impératifs. Elle construit des scénarios : situation possible, conduite requise, conséquence, justification. Yiqtol et weqatal sont les instruments principaux de cette scénarisation.

6.9. Bilan

Ce chapitre a soutenu l’hypothèse H3 : yiqtol et weqatal forment un domaine commun de projection. Yiqtol présente l’événement comme ouvert : futur, modal, possible, obligatoire, voulu, habituel ou gnomique. Weqatal lie une clause à ce domaine ouvert et construit une séquence projetée : conséquence, instruction, procédure, apodose, promesse ou menace.

Le contraste avec le chapitre 5 est décisif. Wayyiqtol construit prototypiquement la ligne événementielle du récit ; weqatal construit une ligne, lui aussi, mais une ligne projective. La différence n’est donc pas seulement morphologique. Elle concerne le type de monde discursif construit par la clause : événement réalisé, fait posé, possibilité, norme, condition ou conséquence.

Les structures conditionnelles et instructionnelles montrent que la forme verbale ne peut être interprétée sans la position logique de la clause. Un weqatal peut appartenir à une protase prolongée, à une apodose, à une instruction, à une promesse ou à une routine. De même, un yiqtol peut exprimer futur, permission, obligation, volonté, capacité ou généralité.

Le chapitre suivant déplacera l’analyse vers la poésie. On y verra que qatal et yiqtol, qui fonctionnent ici comme factualisation et projection dans des régimes discursifs distincts, peuvent aussi entrer dans des relations de parallélisme, de contraste, de compression rhétorique et d’intensification aspectuelle.

Références citées dans le chapitre

  1. Andrason, Alexander. The BH WEQATAL: A Homogeneous Form with no Haphazard Functions. Journal of Northwest Semitic Languages 37/2, 2011, p. 1-26.
  2. Bittencourt, Daisy L. R. A construção condicional hipotética e a modalidade: uma inter-relação lógica. Cadernos do IL 44, 2012, p. 75-96.
  3. Callaham, Scott N. Modality and the Biblical Hebrew Infinitive Absolute. Wiesbaden, Harrassowitz, 2010.
  4. Cook, John A. The Semantics of Verbal Pragmatics: Clarifying the Roles of WAYYIQTOL and WEQATAL in Biblical Hebrew Prose. Journal of Semitic Studies 49/2, 2004, p. 247-273.
  5. Cook, John A. Time and the Biblical Hebrew Verb: The Expression of Tense, Aspect, and Modality in Biblical Hebrew. Winona Lake, Eisenbrauns, 2012.
  6. Joosten, Jan. The Verbal System of Biblical Hebrew. Jérusalem, Simor, 2012.
  7. Longacre, Robert E., et Andrew C. Bowling. Understanding Biblical Hebrew Verb Forms: Distribution and Function Across Genres. Dallas, SIL International, 2015.
  8. Notarius, Tania. Prospective WEQATAL in Biblical Hebrew: Dubious Cases or Unidentified Category? Journal of Northwest Semitic Languages 41/1, 2008, p. 39-55.
  9. Palmer, Frank R. Mood and Modality. 2e éd., Cambridge, Cambridge University Press, 2001.
  10. Warren, Andy. Modality, Reference and Speech Acts in the Psalms. Thèse de doctorat, University of Cambridge, 1998.